Qui aurait dit que je vivrais assez longtemps pour voir les prémices de ces apocalypses sombres qui grondent dans l’ombre des réchauffements climatiques, des inondations catastrophiques, des cyclones ravageurs, des vagues submersives cataclysmiques, des éruptions volcaniques imprévisibles, des glissements de terrain à gommer les montagnes, à engloutir les villes et les campagnes ? Et tout ça, ce n’est que colère de Terre. Elle voit rouge, la planète bleue. Elle en assez des hommes. Les hommes ont les mains rouges du sang des bébés du monde qui meurent sous les bombes, qui meurent de peur, qui meurent dans les yeux éteints de mamans froides qui ne bougent même plus quand on les secoue dans la nuit glacée. Ces messieurs se lavent les mains. Ils se frottent obsessionnellement les mains avec des savons parfumés, puis les posent tranquillement sur leur ventre apaisé, plein des repas fins que les puissants du monde se partagent pour chercher un accord en buvant de bons vins et en fumant des cigares précieux. Puis ils se quittent pour retrouver leurs ministres obséquieux et pour intimer à leur peuple l’ordre de faire des bébés, ce cher public d’abstentionnistes gavés de promesses électorales de paix, de justice et de sécurité. Et puis les puissants repartent dans leurs jets privés retrouver leurs interlocuteurs chefs d’État pour le prochain sommet international dont le but principal est d’organiser le suivant, en dégustant des plats succulents, arrosés de délicieux spiritueux. Dans l’ombre les mafias dévorent les âmes et vendent les corps sur le marché des vices. Dans l’ombre, les savants chercheurs manipulent des substances de mort, des engrais empoisonneurs, des microbes tueurs, avec la ferveur que leur donne la peur que d’autres chercheurs trouvent avant eux des secrets encore plus destructeurs. Dans l’ombre, de riches milliardaires se retrouvent dans leurs clubs très privés pour se comparer les comptes en Suisse, pour se jalouser les yachts de croisière chargés de petites filles toutes nues sur la plage arrière et surtout pour jouir d’être entre eux, les privilégiés, assiégés par des foules esclaves qui survivent dans la boue ou la poussière, par des misérables dont les bébés meurent en pleurant doucement entre des bras de mères mortes depuis le fracas du bombardement. La seule solution que nos puissants nous proposent pour nous en sortir, c’est la guerre. Qui aurait dit que je puisse avoir vécu assez longtemps pour perdre l’envie d’écrire ?
Que reste-t-il de nos jeunesses et de nos années d’allégresse ? Remords ou regrets ? Désillusion ou distanciation ? Le fameux recul de l’âge vient-il de cette âpre nostalgie devant l’affligeant spectacle du vieillissement de nos enfants, de notre doux amour tant chéri et de nos vieux ami.es des premiers jours ? Leurs cheveux blanchissent. Les rides envahissent leurs visages fatigués. Ce n’est pas si facile de nous retourner sur le chemin qui roule sous nos pieds. Pas sûr qu’il sente la noisette, le thym et le romarin. Nos vieilles âmes sont à repasser quand les chagrins les ont froissées, nos cœurs brisés à recoller quand la vie les a fracassés. Il est un art ancien, le Kintsugi japonais, qui d’un fil d’or fait un chef d’œuvre des mille morceaux d’une fine céramique. Signé de la main du hasard, l’ouvrage n’a tenu qu’à notre désir de vivre. Nos cœurs redeviennent ces porcelaines diaphanes luisant au soleil. Les erreurs, les accidents, les handicaps, les malheurs, les deuils, les faux-serments ont fait de nous ces chefs-d’œuvre de conservation. Mais si nos ombres s’allongent, c’est pour mieux désigner aux autres les chemins qu’il vaut mieux éviter. Les dédales de nos destinées se répliquent et se superposent, de telle sorte qu’ils éliminent pour nos descendants les impasses à esquiver. Il n’y a qu’une solution pour sortir de ce labyrinthe mortifère que la société actuelle propose aux enfants de nos enfants. Léguons-leur les consignes de ne pas retourner aux erreurs du passé, de ne pas reproduire l’aporie de nos vies. Notre génération de boomeuses et de boomeurs décrépits a fait la preuve que la société élitiste de nos aïeux, faite de compétition et de domination, cette société des plus forts, des grosses voix et des grands hommes salvateurs, est un cul de sac, définitivement. Les grands marchés du consumérisme ont ruisselé en vain sur les foules complices de contribuables conservateurs, de contestables combinateurs, de conjurés contestataires et de convives constipés. Nous en fûmes, ne laissons pas à nos héritiers cette propension que nous eûmes à nous faire enfumer. Ne laissons pas le monde aux mains des assassins. Les héroïnes et les héros que nous attendons pour demain feront un nouveau système de force et d’humanisme, d’égalité et de diversité, de respect et de partage. On a quand même le droit de rêver !
Chère France, comment ne pas t’aimer ? Avec tes douces collines vallonnées, duveteuses des blondeurs de l’été, tes vallées secrètes où se cachent de paisibles villages dans les tendres méandres de rivières enchantées, avec tes sommets enneigés dorés du soleil levant, tes rivages outremer si rarement en colère qu’avant qu’elles ne se brisent leurs vagues sont déjà pardonnées. Du monde entier, les touristes viennent visiter, en rangs serrés, les trésors d’histoire que les siècles ont déposé jusqu’aux plus délicieux recoins de ta géographie. La sagesse des peuples a sédimenté pour former ce lourd terreau de bon sens et de gai savoir qui fait ta force. Les grandes invasions ont balayé ton terroir en imbibant de sang impur tes sillons. Les Celtes, les Gaulois, les Romains, les Goths et les Teutons, les Huns, les Arabes, les Vikings, les Anglais, les Autrichiens, les Russes, les Prussiens et autres Teutons, les Polaks, les Ritals, toutes l’Afrique et ses Africains, les Chinois et les Vietnamiens et encore quelques Teutons… Dernière terre avant la mer, tu as tout accueilli, tout accepté et finalement tout assimilé. Ces populations ont fui les inondations saumâtres et les déserts dévorants, fui les guerres et les famines, fui le désespoir des pays sans passé, qui détruisent l’avenir de leurs enfants. Depuis des siècles, ma France, tu as absorbé les cultures, digéré les coutumes, tu t’es nourrie des peuples étrangers pour en faire ta grandeur. Le coq est un peu braillard et hâbleur, toujours solitaire et souvent maussade. Mais n’oublions pas qu’il a les deux pattes sur un sacré tas de fumier. La France est grande aussi des horreurs du passé. Sa force a été d’extraire de ce minerai apatride l’acier des valeurs morales et démocratiques que chantent tes hymnes patriotiques. France, n’oublie pas ton identité. N’oublie pas ta francitude. Tes feuilles sont tricolores, mais tes branches sont de toutes les couleurs de peau. Ton tronc rugueux est celui de ton histoire, de tes mythes et de tes légendes. Mais ta souche, ma France, celle qui enfante tes fameux français « de souche » de tes racines orgueilleuses, elle s’enfonce dans la fumure de tous les peuples, dans ce que l’humanité possède d’universel, de permanent dans la nature même de chacune et de chacun. Ce sont ces hybridations de gens des origines les plus disparates qui ont distillé les valeurs françaises de liberté, d’égalité, de fraternité et de sororité. France, ma France, ne renie pas ton identité.
S’il y a une chose dont on ne puisse jamais faire le deuil, c’est bien l’espoir. Pourtant les temps s’y prêtent. La multiplication exponentielle des crimes contre l’humanité permet aux criminels de se perdre dans la foule de leurs victimes. On se donne le luxe de classer les massacres par catégories, soit aériens, soit maritimes, soit souterrains, soit en rase campagne. On commente leur caractère adroitement politique ou totalement inutile. L’humanité saigne comme une truie dans les ruisseaux du monde, qui débordent et rougissent les sables du désert ou les premières neiges de l’hiver. Rien n’est assez grandiose pour détruire la vie des autres. L’esprit de vengeance n’a jamais été aussi légitime et les guerres aussi évidemment justes. On en mettrait sa main à couper et on s’en tirerait bien, vu les circonstances. Les drapeaux claquent dans le vent de l’histoire des « morts pour la France », des morts pour la Russie, pour l’Arménie, pour l’Ukraine, pour le Soudan, pour Israël, pour la Palestine, pour le Yémen, pour… La roue de l’infortune s’emballe et fait tourner le globe terrestre de plus en plus vite. Le sang des autres nourrit les marchés. « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour les industriels » disait Anatole France. Les mafieux internationaux s’engraissent, tout nus et ventrus, sur la plage arrière de leurs yachts de luxe. Alors combien faudra-t-il d’enfants écrasés, de bébés brûlés, de filles violées, de femmes écartelées, de vieillards décapités, tous immolés à la gloire de leur fureur, pour qu’ils achèvent leur danse macabre. L’Histoire ne se souviendra que de la honte. Aussi donnons-nous du temps. Accrochons-nous aux oripeaux de nos vieux rêves. Ne lâchons ni le manche, ni le clavier, ni le micro, ni le stylo. Ils pensent que l’horreur répondant à l’horreur, ils vont lier nos mains, coudre nos bouches, fermer nos cœurs, comme ils noient de larmes nos paupières. Ne regardons pas ce qu’ils exigent que nous contemplions extatiques jusqu’à annihiler nos volontés. Continuons à analyser les mécanismes psychiques intimes qui les font se mouvoir, à stigmatiser les coutumes qui les dissimulent et à lutter contre les politiques sociales qui protègent leur impunité. C’est une ascension entre mur et ravin, dans les tourbillons de la tourmente. Ne regardons pas le sommet, ni le précipice. « Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, » disait Alfred de Musset. Mais continuer de chanter, c’est déjà une victoire. Travailler sans y croire, c’est encore de l’espoir.
Brrr… La peur distille nos cauchemars d’enfants. Elle vient sourdre entre les pierres des voûtes humides, puis se cacher sous la poussière des greniers. L’ombre se feutre de toiles collantes d’araignées velues. La bonne vieille peur des fêtes gaëliques circule entre cimetières et châteaux hantés. Elle habite son royaume de sorcières et de chauves-souris, baigné d’odeurs de soufre et bercé par le chant des corbeaux. Comme on l’aime, cette vieille frousse qui pousse chaque année le carnaval morbide des enfants à taper à nos portes pour avoir des bonbons ! Elle nous rassure, surtout depuis que le monde a la tête à l’envers. Grondant d’orage, les nuages noirs nous charment de leurs promesses de pluie après ces longs mois angoissants de sécheresse. Le jour qui meurt à l’automne, les feuilles brunes et dorées endiablées par le vent, le soleil qui va crever dans son bain de sang, ce ne sont que des morts douces pleines d’espoir de printemps. Mais les écrans médiatiques dégoulinent de leur actualité épouvantable, de boue, d’acier et de sang. Les sanglots des orphelins sont étouffés par le fracas des bombes. Les tueurs se repaissent des corps de leurs victimes avant de les achever sous les caméras des reporteurs de guerre. Nos glorieux dirigeants reçoivent les prix Nobel de la sauvagerie, de l’hypocrisie et du mépris pour leur propre peuple. Ils ont gagné la célébrité éternelle. Leurs noms brilleront au firmament jusqu’à la fin prochaine de l’humanité pour avoir détruit la planète en un dernier autodafé de fureur et de guerre. La crainte se fait terreur. La virilité dominatrice tend ses bras ensanglantés vers le vide du ciel, habité de nuées enflammées et de hurlements de haine. Chaque religion lance son dieu contre celui des autres, tous champions incontestés de l’amour et de la miséricorde. Dans la mêlée ridicule du mondial de la cruauté, ces dieux s’empoignent d’une dernière étreinte pour sombrer dans leur néant. Notre Présent est devenu si monstrueux qu’il dévore notre Avenir à grands lambeaux entre ses dents carnassières. Dès qu’on y pense, demain fait peur. Chacun cherche un moyen de cacher l’anxiété qui le taraude, mais que tout le monde partage en son for intérieur. Seul le déni nous console. Quand les enfants toquent à la porte déguisés en tueurs de l’aube ou en squelettes décharnés, on rigole et on donne des confiseries. Et s’il y a des choses qui ne nous donnent pas la trouille, ce sont les citrouilles.





