Le castor d'Europe
Cet article a été initialement publié dans les Petites chroniques de La Sylve n° 33, de décembre 2025.
Tout le monde connait ma figure, avec mon museau pointu et mes dents jaunes de devant qui avancent. On ne compte plus les bandes dessinées, les livres pour enfants et les dessins animés qui me représentent comme un animal familier et sympathique. Alors pourquoi les êtres humains m'ont-ils chassé pendant des siècles, pourquoi m'ont-ils décrété "espèce nuisible" et pourquoi se sont-ils acharnés contre moi au risque de me faire carrément disparaître de la surface du globe ? C'est une longue histoire.
Mais je vais commencer par me présenter de façon un peu plus précise, car finalement, savez-vous bien qui je suis ?
Il subsiste deux espèces de castor, celui d'Europe et d'Asie (Castor fiber) – ça c'est moi – et celui dit "du Canada" (Castor canadensis) – ça c'est mon cousin d'Amérique. On imagine souvent que les castors n'habitent que dans les régions froides, mais certains groupes vivent dans des environnements arides et chauds, comme par exemple en Arizona, jusqu'au nord du Mexique.
Bien qu'il n'existe pas de différence nette et fiable quant à la forme, la taille, le poids ou la couleur, et bien que nos comportements soient en grande partie similaires, mon cousin nord-américain est une espèce génétiquement différente de l'espèce eurasiatique à laquelle j'appartiens, sans possibilité d'hybridation. Même s'il arrive qu'on se croise sur un même territoire, en Finlande ou dans le nord de la Russie par exemple, on ne se fréquente pas ! Les scientifiques disent que, là-bas au Canada, les castors possèdent huit chromosomes de moins que nous-autres en Europe ; ça ne les 'empêche pas d'être réputés bien meilleurs bâtisseurs que nous.
En revanche, sachez bien que je n'ai rien à voir avec le ragondin, qu'on appelle à tort "Castor des marais", qui ne construit rien et qui, paraît-il, ne sait rien faire. C'est vrai qu'on se ressemble un peu, mais enfin, il n'a pas une belle queue plate comme nous. Disons les choses comme elles sont, il a une vilaine queue de rat ! Je ne vous parle même pas du rat musqué, trop petit pour qu'on puisse nous confondre avec lui. Car avec plus d'un mètre de long pour un poids variant entre 15 et 30 kg, nous sommes le plus grand rongeur d'Eurasie.
Et bien sûr, comme tous les rongeurs, nous avons une denture caractéristique : pas de canine (ça, c'est réservé aux carnivores), huit molaires et quatre prémolaires et, ce que tout le monde connaît, deux incisives assez discrètes en bas, et deux à la couleur nettement orangée, qui dépassent en haut, et qui poussent en permanence de sorte qu'il nous faut les user continument sinon elles finiraient par nous blesser, et les aiguiser en les frottant les unes contre les autres. En cela nous ne sommes pas différents des autres rongeurs. Mais ce qui est tout à fait unique dans le monde des mammifères, c'est que nos incisives particulièrement développées et taillées en biseau, sont très tranchantes et capables de ronger le bois des arbres, pour les écorcer d'abord et les couper ensuite jusqu'à les faire tomber, des arbres qui peuvent avoir jusqu'à un mètre de diamètre ! Il n'y a que nous qui savons faire ça (je ne vous parle pas des êtres humains qui trichent, en utilisant des haches ou des scies).
Je suis exclusivement herbivore : selon les saisons, je mange des écorces tendres au printemps, puis jusqu'à l'automne des pousses, des fruits, des herbes, des feuilles ; en hiver, je me nourris essentiellement à partir de branches que j'ai accumulées dans une réserve sous l'eau… Je peux aussi consommer des lentilles d'eau, des plantes aquatiques immergées ou leurs rhizomes (ceux des nénuphars par exemple), enfin tout ce que je trouve comme bon végétal à ma portée, à raison d'environ deux kilos par jour (sauf en hiver bien sûr, où la ration est diminuée de deux tiers).
Ah, il faut que je vous avoue une chose : je suis cæcotrophe, c’est-à-dire que je digère deux fois mes aliments en ravalant mes crottes molles émises dans la hutte ou le terrier, pour en extraire les éléments qui n’ont pas pu être assimilés lors du premier passage. Ça vous dégoûte ? Sachez que la marmotte, le koala, et tout simplement le lapin font pareil. Il ne faut rien laisser perdre ! Mais après le deuxième passage, les crottes sont dures et lâchées dans l'eau. Pour nous il n'y a vraiment plus rien à en tirer ! Ce sont les poissons et divers animaux invertébrés qui vont alors en profiter.
Comme le chat, pouvant être actif le jour et la nuit, j'ai une vision diurne qui distingue les couleurs et une vision nocturne correcte ; mais j'ai surtout une bonne ouïe et un excellent odorat ; de plus, pour ce qui concerne le toucher, je dispose d'organes tactiles ultra-sensibles sous formes de "vibrisses" de part et d'autre du museau et au-dessus des yeux, ce que vulgairement vous appelez des "moustaches".
Pour finir, je dirai que je suis monogame : je passe serment d'être fidèle toute ma vie et je m'y tiens. Je vis avec les enfants de l'année et ceux de l'année précédente, ce qui fait une petite famille très soudée de 4 à 6 individus. Les enfants grandissants quittent le foyer et vont s'installer sur un autre territoire exclusif qu'ils délimiteront, notamment de manière olfactive.
Là où je sors vraiment de l'ordinaire, c'est que je suis un animal particulièrement adapté à la vie amphibie grâce à une fourrure épaisse et imperméable, à de grandes pattes postérieures palmées (les pattes avant sont munies de cinq doigts griffus, avec un pouce en opposition facilitant la préhension) et surtout – caractéristique tout à fait particulière – à une large queue aplatie de forme ovale, épaisse et musculeuse, couverte d'écailles, dans laquelle je stocke des graisses pour l'hiver et qui me sert d'avertisseur (quand il y a un danger, je bas l'eau avec ma queue pour avertir ma petite famille), de propulseur et de gouvernail lors de mes déplacements dans l'eau. Je peux rester facilement plusieurs minutes en apnée sous l'eau mais la plupart du temps je reste à la surface, avec juste le bout du museau qui dépasse. Georges Buffon, un naturaliste français du 18e siècle, disait de notre espèce qu'elle est unique en son genre, la seule « qui ressemble aux animaux terrestres par les parties antérieures de son corps, et paraisse en même temps aquatique par les parties postérieures. [Cette espèce] fait la nuance des quadrupèdes aux poissons. » Couverts de poils à l'avant et d'écailles à l'arrière, mi-poissons, mi-mammifères, nous sommes en quelque sorte les sirènes des lacs et des rivières. Mais nous ne chantons pas ! Il n'y a même pas de terme spécifique pour désigner nos cris, nos plaintes et nos murmures.
Notre présence sur terre est avérée depuis huit millions d'années, au bas mot, bien avant l'apparition du genre homo. Alors je peux vous dire qu'on a eu le temps de s'adapter et qu'on en connaît un rayon en matière d'aménagement du territoire ! C'est pour se protéger de nos prédateurs naturels (et il n'en manque pas : le loup, le coyote, le renard, l'ours brun, le lynx...), c'est pour leur échapper que nous nous réfugions dans l'eau. Malheureusement nous sommes bien obligés d'aller sur terre pour trouver notre nourriture mais, par précaution, nous ne nous éloignons jamais beaucoup de la rive, d'une dizaine de mètres tout au plus. Au moindre danger, hop ! nous sautons dans l'eau. C'est pour cela que nous construisons des barrages, pour installer notre maison, pour édifier sur l'eau la hutte qui nous abritera ou creuser près de la berge le terrier dont l'entrée sera immergée. Et nous faisons comme ça depuis des temps immémoriaux, déjà bien longtemps avant que l'espèce humaine apparaisse sur la Terre. Et vous, les humains, si tard venus, en quelques siècles, vous avez failli nous faire disparaître complètement, aussi bien nous, les castors eurasiens, que nos cousins américains. Vous nous avez d'abord massivement chassés pour notre fourrure, chaude et très imperméable, pour notre chair assimilée à du poisson et donc autorisée les jours de jeûne, et pour le castoréum, une sécrétion huileuse à l'odeur de musc que nous produisons et que vous utilisez en parfumerie.
Mais surtout, ignorants et prétentieux, ces jeunes freluquets d'êtres humains qui viennent à peine de naître (ils ont 300 000 ans tout au plus) et qui se croient seuls autorisés à habiter le monde (excusez-moi, mais parfois j'ai du mal à contenir ma colère), nous ont catalogués comme étant "nuisibles" ; dès lors, ils ne se sont pas contentés de nous chasser pour profiter de nos caractéristiques physiologiques (et c'était déjà assez terrible comme ça), mais ils ont cherché à nous exterminer, notamment en détruisant systématiquement notre habitat. Vous comprenez bien que si on supprime nos barrages, nous n'avons plus aucune protection vis-à-vis de nos prédateurs naturels, nous sommes faciles à piéger par nos prédateurs humains, et nous sommes donc condamnés à disparaître.
C'est peut-être ça que l'Homme ne supporte pas, c'est que nous lui fassions concurrence. Son orgueil en prend forcément un coup ! Avec l'être humain, le castor est le seul animal à modeler le paysage à sa convenance et pour son usage; mais contrairement à l'homme qui détruit et stérilise, le castor crée des conditions de vie favorables pour quantités d'autres êtres vivants, animaux et végétaux et rend la Terre habitable.
Vous allez me trouver bien prétentieux à oser affirmer une chose pareille de façon aussi péremptoire. Il faut donc que je m'en explique. Vous avez déjà entendu parler d'un certain René Descartes, un philosophe français du 17e siècle ? Parlant des hommes, il disait qu'ils devaient, en développant leur savoir rationnel et scientifique, se « rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Rien moins ! À partir de là, ils supportaient assez mal que de malheureux rongeurs comme nous soient tout à la fois « ingénieurs hydrauliciens », « constructeurs » et « forestiers », et de très haut niveau, si je peux me permettre. C'est que profitant de huit millions d'années d'expérience, nous en savons beaucoup plus qu'eux dans tous ces domaines. D'ailleurs, je le dis en passant, d'"espèce nuisible", nous sommes devenus depuis quelques dizaines d'années "espèce protégée", c'est dire qu'on a bien fini par reconnaitre notre utilité. Encore mieux ! On nous réintroduit dans des territoires d'où on nous avait sauvagement chassés les siècles précédents. C'est qu'aujourd'hui, l'espèce humaine doit s'adapter au changement climatique qu'elle a elle-même provoqué et faire face à toutes les catastrophes qu'il induit.
Or nous, les castors, nous sommes capables, avec simplement du bois et de la terre, de construire des barrages, si besoin de plusieurs dizaines de mètres de large, et de créer ainsi d'importantes réserves d'eau, et ça en low tech, de manière douce, sans engin, sans pétrole, sans tractopelle et sans béton, avec des produits trouvés sur place et biodégradables, sans dépenser un euro ou un dollar. La courbe et le profil de nos barrages de forme arrondie les rendent similaires à ceux qui auraient été construits par des ingénieurs humains. Sauf que la particularité du barrage des castors, c'est qu'il est léger, construit avec des branches disposées dans le sens du courant et non pas perpendiculairement, de sorte qu'il est perméable : il n'a pas pour effet d'arrêter l'eau, mais simplement de la retenir, de la retarder dans son parcours. Il laisse passer le flux et se contente de le ralentir en créant une retenue sous forme de lac. Ainsi l'eau peut s'infiltrer dans la terre qui se transforme en éponge.
Nous sommes capables par ailleurs de couper des arbres, sans les tuer, c'est-à-dire en permettant à la souche de produire des rejets sous forme de taillis, car ce n'est pas le tout, il faut bien qu'on puisse continuer à se nourrir. Ainsi nos « coupes sauvages », comme vous dîtes, loin de dégrader le milieu naturel, favorisent les éclaircies et la multiplication végétative par rejets ou drageons. Après quelques années, on se retrouve souvent devant une zone plus buissonnante qui offre moins de prise au vent que les grands arbres et qui permet un ensoleillement plus important du milieu aquatique.
Force vous a été de constater que nous pouvons vigoureusement et durablement transformer et enrichir un milieu de vie : là où nous sommes réintroduits, nous nous mettons immédiatement au travail. Pas pour vous faire plaisir, mais parce qu'il nous faut aménager notre cadre de vie et, ce faisant, nous avons un effet marqué – que les scientifiques eux-mêmes reconnaissent – sur la biodiversité animale et végétale qui augmente dans les zones humides que nous créons et que nous entretenons. Car l'eau, c'est la vie ! Capable de régénérer ou d'augmenter la diversité des espèces, le castor est considéré comme un « auxiliaire » de la renaturation et la revitalisation des cours d'eau. Enfin ! Il vous a fallu du temps pour observer, comprendre et respecter notre travail. Grâce à nous, toutes sortes de formes de vie peuvent prospérer avec abondance et diversité : algues et plantes aquatiques, poissons, libellules, batraciens, crustacés d'eau douce et quantités d'autres petites bêtes dont vous ne soupçonnez même pas l'existence. Connaissez-vous seulement les gammares ?
Les hommes n'ont eu de cesse de simplifier les cours d'eau, d'enlever les embâcles et de supprimer les méandres pour les rendre rectilignes, les endiguer, les drainer, les canaliser, tout ça pour gagner des terres cultivables et constructibles, contrôler et maîtriser les flux pour qu'ils aillent le plus vite possible vers la mer. Ce faisant ils assoiffent les terres, ils les assèchent et les stérilisent. De sorte qu'aujourd'hui l'humanité – mais tous les autres êtres vivants avec elle – subissent tout à la fois des méga-feux du fait que les sols ne sont plus gorgés d'eau et des inondations du fait du ruissellement des fortes pluies sur des sols imperméabilisés. Nous les castors, nous retenons l'eau, nous la ralentissons, nous la rendons à la terre, de sorte que nous limitons à la fois les incendies, les sécheresses et les crues – et nous favorisons la vie.
Alors, tout à fait entre nous, je vous le demande : qui est nuisible, Castor ou Homo ? Et qui est sapiens ?
sources :
* Wikipédia
* Rendre l'eau à la terre - Alliances dans les rivières face au chaos climatique de Baptiste MORIZOT et Suzanne HUSKY - Éditions Acte-Sud - 2024
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