La Bonté
Nous les hommes, sommes-nous trop bons ? L’argot viril ne qualifie les femmes de bonnes que dans des intentions malsaines. Nos bons sentiments ne nous affaiblissent-ils pas ? Ne nous rendent-ils pas les proies faciles des tyrans fanatiques de tous les horizons ? Nous avons distillé avec le temps un mélange de charité chrétienne, d’amabilité contrainte par les bonnes mœurs bourgeoises, combinée avec la magnanimité d’un système social qui préfère prévenir que guérir, soigner que punir, le tout mélangé avec la générosité caritative d’assistances humanitaires aux populations frappées par les épidémies et les famines. Dieu est miséricordieux ! Nous avons instauré des règles d’équité dans les relations internationales pour nous ériger grands défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Nous avons réécrit l’Histoire en gommant les massacres, les viols de guerre et toutes les horreurs qui ont construit notre glorieuse civilisation industrielle. Pendant près de cent ans, les guerres les plus fratricides ont décimé les Européens. Ensuite nos aspirations se sont naturellement tournées vers des rêves de douceur et d’indulgence. Récemment, nous nous sommes même mis à écouter le chant des femmes, leurs souffrances, leurs exigences, jusqu’à leurs désirs d’égalité. Ce bain lénifiant de bénignité ne nous met-il pas à la merci du moindre missile, du moindre drone, du moindre couteau de cuisine ? Alors on entend les bravaches matamores, les myrmidons de plateau de télévision, les patriotes de fin de repas ! Nous serions allés trop loin dans la bonté. Leurs arguments mortifères sont les mêmes qu’à l’époque de nos grands-pères, de Verdun à Diên Biên Phu. Si nous ne sommes que des consommateurs repus, les yeux fermés et le nez dans la mangeoire, ou bercés par la molle quiétude des paradis artificiels, alors la bonté n’est que faiblesse stupide, voire suicidaire. Aussi, pour en sortir, il nous faut creuser plus profond. Chacun.e est responsable de la construction de notre humanité. Chacun.e doit chercher à comprendre ce qui l’a fait.e glisser vers son bon ou son mauvais penchant. L’histoire de chacun.e contient les clés des mécanismes qui ont dirigé chaque destinée. Le trésor est là. Nous devons oser le chercher en nous, pour comprendre les autres. C’est le chemin pour enfin trouver les solutions globales, sociales et politiques, qui nous protégeront. Les différentes étapes du développement de chaque individu contiennent les épreuves et les infortunes qui l’ont construit. La Bonté est la conséquence individuelle de son destin.
Crédits iconographiques — André Devambez, « Je suis Jean Valjean », 1904, huile sur toile ; Jean Geoffroy, dit Géo, Jean Valjean et Cosette, 1879-1882, huile sur bois. Œuvres conservées à la Maison de Victor Hugo, Paris. Images : Paris Musées / Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey (CC0).

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