Marianne ! On en veut à ta peau !
Ce n’est pas la guerre. Ce n’est même pas la mobilisation générale. Pourtant Marianne, on en veut à ta peau ! Tu croyais avoir tout fait, studieusement, pour survivre en paix. Brave petite, tu avais écouté les bons conseils et les avertissements prudents de tes aïeuls, les vieilles républiques de ta famille. De la première, celle du temps où la Bastille n’était pas une station de métro, tu te souvenais des droits qu’elle n’avait pas et des chansons, de la Marseillaise en tout cas. Rappelle-toi de tes autres grand-mères. Elles s’étaient battues comme des diablesses, mais ils avaient fini par leur faire la peau. Les deuxièmes, les troisièmes, ces belles rebelles qui s’étaient insurgées jusqu’à en faire rougir les pavés, mais aussi qui avaient tout octroyé, tout donné jusqu’à leur corps, vendus aux affairistes et aux banquiers. Elles partaient fringantes, filles légitimes de la Liberté, cheveux au vent sous la mitraille, prêtes à sauver le monde. Et puis, vieillies, soûles de devoir oublier ses trahisons, elles mouraient dans les bras des colonisateurs aux mains rouges, des maréchaux antisémites et des industriels gavés par les marchés noirs. Elles ont eu beau vomir leur sang sur leurs gilets soyeux, leur cracher la haine au visage, elles sont mortes, étranglées par la culpabilité et corrompues par les compromissions. Méfie-toi, Marianne ! Depuis vingt ans, ils t’ont pourri la vie. Ils t’ont arraché les plus beaux fleurons de ta couronne, un à un. Ils t’ont enlevé ton armée, tes tribunaux, ta police, tes hôpitaux. Ils ont fermé tes écoles, appauvri l’éducation, frelaté les diplômes, jusqu’à ruiner les lycées et les universités. Ils ont délabré les salles de classes et les amphithéâtres. Ils les ont laissé dégradés en décombres crasseux, tagués d’injures. Ta République se meurt, Marianne. Les barbares sont dans la rue pour bâillonner les opposants et leurs enfants. Tu es fragile, Marianne. Tu es enceinte. Tu attends une nouvelle petite Marianne et ton ventre se gonfle d’espoir. Si tu tiens le coup, si tu arrives à ne pas trop souffrir des écrasantes douleurs de l’enfantement, si un jour, ta petite, elle voit le jour, dans quels vêtements pourras-tu encore la langer ? À part dans les restes du drapeau, elle pourrait avoir froid. Serre la bien alors contre ton sein, enroulée dans ce qui restera des trois couleurs. Prends quand même aussi le rouge à ce moment-là. Mais méfie-toi, Marianne, ils en veulent au moindre de tes oripeaux.

Ce pauvre buste de Marianne jeté à terre m’a attristée, tout comme cette violence que rien ne semblait pouvoir arrêter. Une sorte de rage assez inquiétante, qui semble ne plus connaître de limites. Mais pourquoi cette rage ? D’où vient-elle ? Comment en est-on arrivé là ?