Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville
Conférence de Jean-Claude Curtil
L’association La Sylve avait invité samedi 3 octobre au Centre culturel Jean-Claude Curtil, qui, habitant Ermenonville depuis l’enfance, s’est passionné pour l’histoire d’un village qui reste à jamais lié à Jean-Jacques Rousseau et dont il parle avec émotion. Guide bénévole et érudit du Parc Jean-Jacques Rousseau pendant trente ans, Président de l’association Présence de Nerval, il a consacré plusieurs ouvrages à Ermenonville et aux hôtes prestigieux de cette région de l’Oise.
Ermenonville, entre Senlis et la Brie

Il a été construit sur une cassure de terrain entre la plaine de Brie et Senlis, la ville royale. Comme il fallait une route entre Senlis et les marchés de l’est, au X° siècle les Comtes de Senlis ont eu l’idée de la faire passer par un marécage qui la protégerait en quelque sorte des pillards et des invasions. C’est là que fut édifié un château fort, sur les bases duquel le château que nous connaissons aujourd’hui a été construit en 1735, sous Louis XV.
Ermenonville est donc simplement un château, et les maisons qui l’entourent sont celles de tous ceux qui travaillaient pour ce château.
Quelques pages d’histoire
Avant d’aborder le cœur de son sujet, le conférencier tourne quelques pages pour montrer que ce village d’Ermenonville reste un témoin des heures marquantes du passé. En 1358, la première révolution populaire, la Jacquerie, démarre dans le Beauvaisis, les paysans et bourgeois s’insurgent contre la noblesse et attaquent la forteresse d’Ermenonville.
En 1429, Jeanne d’Arc traverse la région. Jean-Claude Curtil ne ménage pas son enthousiasme pour faire revivre cette extraordinaire épopée d’une jeune fille devenue chef d’armée et parcourant les campagnes à califourchon sur son cheval !
Plus tard, à la fin du XVI° siècle, c’est la silhouette de Henry IV accompagné de Gabrielle d’Estrées qui se profile dans les allées du parc du château. Le roi avait en effet donné Ermenonville à l’un de ses plus fidèles compagnons d’armes, Dominique de Vic, qui se fit une joie de l’y inviter, dans un petit pavillon qui fut ensuite détruit, « La belle Gabrielle ».
Le Marquis René-Louis de Girardin

Celui-ci aura la chance de parcourir l’Europe, envoyé par Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne et duc de Lorraine, à la recherche des meilleurs artisans dont il attendait qu’ils embellissent ses villes de Nancy et Lunéville. Le jeune homme aura ainsi l’occasion de d’apprendre, d’étendre sa culture, de faire des rencontres et notamment de découvrir toutes sortes de jardins et de s’aviser que si les jardins à la française entourent de nombreux manoirs, l’Italie propose des tracés moins rectilignes et plus attrayants.
Quand il rentre en France, en 1766, son grand-père, René Hatte est mort, lui laissant le château d’Ermenonville et sa fortune. Mais il est bien déçu par le château, souligne Jean-Claude Curtil, car il découvre une bâtisse construite sur un château fort, ceinte d’énormes murs, percée de portes à pont-levis et entourée de marécages. Pourtant il prend le temps de réfléchir et parcourt les différents étages sans jamais être séduit par ce qu’il voit au dehors. Il pousse l’exploration jusqu’à la toiture et ce n’est que du haut des cheminées qu’il comprend que de ce marécage il peut faire un très beau jardin ouvert par des perspectives.
Jean-Jacques Rousseau

Le roman épistolaire qu’il publie en 1761, Julie ou La Nouvelle Héloïse, rencontre, à l’inverse des deux œuvres précédentes, un succès extraordinaire. L’héroïne Julie et son époux, Monsieur de Wolmar, auquel elle a été mariée contre son cœur, sont installés sur les bords du lac Léman, à Clarens. Après six ans de voyage, Saint-Preux, qui aimait Julie depuis l’enfance, lui rend visite et découvre, outre la femme qu’il n’a cessé d’aimer, le jardin qu’elle a créé.


D’un jardin imaginaire au parc d’Ermenonville
René-Louis de Girardin a lu le roman de Rousseau et décide de créer ce type de jardin à Ermenonville, un « jardin en désordre », un anti-Versailles. Sur la stèle qui marque l’entrée du parc, il fait graver les vers suivants, manifestant ainsi un désir de réconciliation entre les hommes, fidèle aux principes du philosophe :

Peut- être anglais, français, chinois ;
Mais les eaux, les prés et les bois,
La nature et le paysage,
Sont de tout temps, de tous pays :
C’est pourquoi dans ce lieu sauvage,
Tous les hommes seront amis,
Et tous les langages admis. »
Le domaine comprend alors 150 à 200 hectares, on n’y trouve aucune clôture, aucun mur. Avec malice, le conférencier souligne le contraste avec nos propriétés d’aujourd’hui, cernées de haies, de grillages et de murs ! Aucune parcelle du parc ne reste improductive, les paysans y viennent faire paître leurs vaches, pêcher dans les étangs. Le marécage, drainé par une centaine de manœuvriers écossais, a été transformé en pièces d’eau.
Hubert Robert


Le marquis aimait les tableaux de Poussin, Ruysdael, Le Lorrain, Rubens, et selon ces peintres, un paysage se doit d’être paré de ce que l’on appelait alors des « fabriques », c'est-à-dire ce que l’on y ajoute artificiellement, jets d’eau, ponts, chaos rocheux, stèles. Il en plaça dans son jardin, comme le pont de la Brasserie, la table des mères. Un dessin de Hubert Robert, exposé à l’Art Museum de Cincinatti, illustre bien cette vision du jardin idéal du XVIII° : pas de murs intérieurs, un jet d’eau, une rivière avec des lavandières.
Le désert

Quand les Français de l’époque visitent ces jardins, ils manifestent leur déception : rien à voir, rien à visiter ! Pourtant Joseph II, empereur d’Autriche, vient à Ermenonville. Il arrive un matin de 1777 et Girardin lui montre ce qui lui semble le mieux apprêté. L’empereur, au contraire, demande à voir « le Désert ». Un orage survient, une forte pluie l’oblige à grimper à quatre pattes vers une hauteur pour se mettre à l’abri sous un rocher, qui porte maintenant son nom.
Le promeneur solitaire à Ermenonville
Comme ses visiteurs parlaient souvent au marquis des jardins décrits dans La Nouvelle Héloïse, Girardin souhaita que Rousseau vînt à Ermenonville visiter le domaine qu’il avait remodelé. Il se rend à Paris rue Plâtrière, aujourd’hui rue Jean-Jacques Rousseau, où Jean-Jacques vit alors avec Thérèse, sous le prétexte de lui demander de copier de la musique pour les soirées musicales au château. Le philosophe, qui a longtemps pratiqué cette activité, accepte volontiers. Et c’est ainsi qu’en avril 1778, Girardin peut inviter Rousseau à venir au château en empruntant la chaise de poste de Paris à Louvres, là où un cocher l’attend pour la suite du parcours. Entre Mortefontaine et Ermenonville, notre promeneur solitaire, ravi par la forêt qu’il découvre, descend de la carriole et embrasse les arbres. Il finira le trajet à pied ! Il découvre les jardins de sa propre imagination. Il est séduit particulièrement par le Désert et se repose volontiers dans la « cabane » qui devient ainsi désormais la « Cabane Jean-Jacques Rousseau ».

Une gravure de Frédéric Mayer le montre debout, de profil, tenant un bouquet à la main. Ce dessin a été à l’origine de la thèse d’un médecin, nous dit le conférencier, sur l’état de santé du philosophe à l’époque !
Rousseau était arrivé à Ermenonville le 20 mai 1778, il y passe six semaines d’une très grande sérénité et, en apparence au moins, avec un certain bonheur, mais le 2 juillet en rentrant de sa promenade matinale, il est pris d’un malaise et meurt en quelques minutes dans sa chambre en présence de sa femme Thérèse. Une gravure de Moreau le Jeune dessinée sur place le lendemain reconstitue dans les moindres détails ce que fut la chambre de Rousseau. On l’y voit assis, regardant vers la fenêtre ouverte pendant que Thérèse se tourne vers lui, sans doute à son appel.

Quant à Thérèse Levasseur, la compagne de Rousseau, surprise par Girardin avec le palefrenier, elle fut chassée d’Ermenonville. Elle s’installa au Plessis où elle est encore enterrée. Les relations entre elle et René de Girardin n’ont jamais été excellentes : il détenait le manuscrit des Confessions qu’il a fini par lui remettre aux pires moments de la Terreur. Ce manuscrit, J.C. Curtil dit l’avoir eu en main avec une grande émotion. Il se trouve maintenant à la bibliothèque de l’Assemblée Nationale.
En juillet 1794, malgré la résistance de Girardin, le corps de Rousseau est transféré au Panthéon. Girardin quittera alors Ermenonville pour Vernouillet, non loin de Saint-Germain-en-Laye, où il mourra en 1808 sans être jamais revenu dans ce domaine qu’il avait créé.
Jean-Jacques Rousseau ne sera passé à Ermenonville que pour y voir des jardins et y mourir, mais ce qui est émouvant, dit l’historien, c’est la correspondance entre Ermenonville, sa nature, son jardin, sa beauté et l’œuvre de Rousseau.
Le domaine du château d’Ermenonville connaîtra bien d’autres hôtes et subira des transformations : devenu la propriété de la famille Radziwill, puis celle d’Ettore Bugatti, il est ensuite morcelé, le château occupé un moment par une secte. Le Parc Jean-Jacques Rousseau est maintenant accessible à tous et géré par le Conseil Général. De son côté, le château est devenu un hôtel et a retrouvé sa dignité et sa beauté.
L’auditoire du conférencier a été conquis par son évocation concrète d’un lieu prestigieux de notre région et du penseur qui y a marqué ses pas. L’exposé a été attrayant, notamment grâce à la projection de nombreuses illustrations, gravures, peintures ou affiches, représentant Ermenonville et le Promeneur Solitaire ; il a aussi suscité le désir de lire ou de relire La Nouvelle Héloïse…d’errer entre les phrases de Rousseau et les bosquets de l’Elysée…
Nous publions cet article avec l’aimable autorisation de Monsieur Curtil qui a bien voulu y apporter quelques corrections. Le conférencier se tient à la disposition de toute association qui souhaiterait organiser de nouvelles rencontres sur la région d’Ermenonville, Jean-Jacques Rousseau et Gérard de Nerval.
Bibliographie :
- Ermenonville, la glaise et la gloire
- Les jardins paysagers d’Ermenonville, ed. Monelle Hayot à Saint-Rémy en l’eau
- Dans le Valois sur les pas de Gérard de Nerval, édité par l’Office du Tourisme d’Ermenonville
- Les derniers loups d’Ermenonville, Cap Région éditions à Noyon
- A paraître prochainement : Ermenonville, un lieu-dit le Désert,
avec une préface de Jean-Pierre Babelon, conservateur du musée Jacquemart-André et de l’abbaye de Chaalis.
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1 commentaire
Commentaire de: jozwak-rosinski Visiteur
Merci pour cet article : il a le mérite de donner un bel aperçu de l’histoire de ce lieu "magique" ! je suis née à montagny-sainte-félicité… à quelques kilomètres d’Ermenonville, il y a plus de 66 ans mais mon âme garde en mémoire tant d’images de mon enfance, images restituées dans mon oeuvre créative que je vous invite à consulter sur mon sîte ! rien ne se perd, tout est transposé,nous sommes dans la "conquête" de territoires jamais oubliés ! merci à mr courtil bien évidemment !