Les chaleurs électoralo-râleuses s’éloignant des tintamarres médiatiques, abandonnons-nous aux douceurs de l’été. Convaincus qu’il ne s’est rien passé dans les urnes françaises qui puisse changer le monde, lâchons-nous la télécommande. En France, il y a encore un peu d’abondance. À nouveau nous allons avoir la chance de fêter la musique. J’adore les flonflons ringards des accordéons rances et je biche quand les zimboumboums des grosses caisses en font des caisses. Bien-sûr, si les cris des larsens entrent en scène quand s’engueulent les guitares, je pleure. Ce soir, les yeux me piqueront. J’accuserai la fumée des merguez et les odeurs épaisses des grillades qui rissolent aux terrasses des bars. Je m’accrocherai le cœur aux farandoles d’ampoules multicolores suspendues aux tilleuls de la promenade. Les enfants courront entre les jambes des mères qui danseront légères sur les places des villages et les trottoirs des boulevards. Les pères boiront leur bière, la moustache de travers, humide mais encore un peu à l’air, malgré les vagues prévisions de septième vague d’un méchant variant covido-migrateur. En France, il ne manque ni vaccins, ni semences, ni munitions, à part la moutarde pour les chipolatas. Et en plus, il va y avoir les vacances. Lourds moments anesthésiants de jouissances caniculaires, moiteurs de sueurs et de paresse collante, soirs d’angoisse poisse à diluer d’urgence dans la buée des verres. Le vent sera chaud comme l’haleine des chevaux et le bitume se fera noire mélasse, irradiant sa colère dans le chant des infatigables cigales et les tintements guillerets des glaçons dans la citronnade. Il y aura le vent de la mer, les cris des oiseaux et le soir qui tombe sans crier gare sur le désespoir. Il ne faudra pas céder à la panique, à l’envie brutale de ne pas rentrer. Il faudra garder la volonté de refaire encore ce monde avant qu’il ne se noie dans les famines, les cyclones, les incendies, les inondations et dans leurs guerres, leurs inimaginables guerres qui envoient les jeunes hommes rendus fous par leur propre cruauté mourir dans la boue sanglante de leurs crimes contre l’humanité. Il ne faut pas tarder. La meule des jours, des mois et des années écrase les enfants innocents. Bientôt nous ne pourrons plus supporter leurs regards méprisants.
Photos de Julien Lacouture
…quand la passion du théâtre se transmet…
Sur la scène de la salle Claude Domenech, samedi 14 mai, c’était la dernière soirée du 41° Festival théâtral. Le Théâtre de La Lucarne y donnait « Les Pas perdus » de Denise Bonal. Dix comédiens et un pianiste pour faire résonner sur le plateau les pas de voyageurs dans un hall de gare et les mots qui se disent là. Parmi eux une petite fille de dix ans en robe rouge, avec des couettes brunes qui volent ou des nattes très sages. C’est Roxane. Elle n’était pas là pour faire de la figuration, traverser la scène en courant, par exemple, ou rester muette et plantée à côté de ses parents de scène. Non, elle avait deux vrais rôles. Et elle les a assumés, forte, présente et assurée, un visage expressif, une bonne diction claire. C’était ses débuts au théâtre dans une vraie pièce, avec des adultes, au Festival théâtral de Coye-la-forêt…
L’écoutant des coulisses, attendant de rentrer elle-même en scène, il y avait Claude sa grand-mère dans la vraie vie, partageant la même aventure théâtrale.
Comme ce n’est pas si courant, j’ai eu envie de les entendre toutes les deux parler du théâtre et de leur expérience dans cette pièce. Il faisait beau, nous étions dans le jardin toutes les trois bavardant joyeusement…
Coye29 : Claude, en tant que comédiens, qu’avez-vous pensé à La Lucarne de la pièce choisie par Isabelle pour ce Festival ?
Claude : Nous avons été réticents au début, ces petites scènes sans lien, on voyait ça un peu comme des exercices pour une école de théâtre… Les enchaînements, entrées, sorties… cela nous a semblé difficile. Et puis petit à petit nous avons aimé nos personnages et le plaisir du jeu. Isabelle a beaucoup travaillé pour résoudre les difficultés liées à cette pièce.
— Quelles scènes as-tu préférées ?
— Dès le début je savais que je jouerais une vieille femme ! Je me suis attachée à « La chômeuse », à « La femme âgée ». Dans « Le tableau perdu », il y avait du dynamisme, un rythme plus enlevé, et avec « Bastory », nous étions dans un registre plus drôle, avec ce nom de lieu imaginaire vers lequel nous devions partir, et des costumes extravagants qui m’amusaient.
— Et toi, Roxane, comment s’est passée cette année de répétitions ?
— J’ai appris mon rôle très vite, et je me sentais bien. Avec Nathalie, quand on avait fini notre scène « La Nature », on se faisait un check ! (« La nature », c’est la scène où Roxane joue la petite fille qui fatigue sa mère par une succession de «pourquoi ».)
— Quand as-tu commencé le théâtre ?
— Le théâtre, j’ai commencé dans le ventre de ma maman !
Sa grand-mère ajoute : c’était pendant « La Flûte enchantée » avec Comédiens et Compagnie. Son prénom de Roxane est bien sûr lié au théâtre, il vient des personnages de Racine (dans Bajazet) et d'Edmond Rostand (dans Cyrano)...
Roxane a été la plus jeune spectatrice de toute l'histoire du Festival Théâtral de Coye-la-forêt puisqu'elle a assisté à la représentation de « La Nuit des Rois » par Comédiens et Compagnie (31e Festival) à l'âge de 24 jours!
Quand sa maman partait en tournée, elle allaitait encore et je les accompagnais.
Dès son plus jeune âge, deux ans peut-être, elle est venue chaque semaine aux répétitions de la Lucarne. Elle était l’une des plus assidues, et assistait à toutes les répétitions du vendredi soir et souvent le dimanche. Peu à peu elle a même su nos rôles !
Roxane : Ce que j’aimais, c’est quand je pouvais aussi monter sur scène. J’ai adoré la pièce « Klaxon, trompettes… et pétarades » (de Dario Fo au 38e Festival). A la maison, je faisais répéter ma grand-mère. Pour cette pièce, c’est mon frère qui m’a fait répéter.
Je suis aussi les cours que donne maman à l’école de théâtre de La Lucarne.
Coye29 : Le théâtre est donc devenu une affaire de famille pour les Samsoën. Quand as-tu commencé, Claude ?
Claude : Il y a très longtemps… J’ai commencé à l’école de théâtre avec le père d’Isabelle, Claude Domenech. Et puis j’ai intégré la troupe dans « 1789 » — représentée en 1989 pour le 8e Festival. Mes deux filles, Lucy et Marieke, ont joué avec moi cette année-là. Mais c’est ma mère qui m’a donné envie de faire du théâtre, elle-même et ma tante auraient voulu pouvoir le faire. Déjà quand j’allais à l’école, ma mère apportait un soin tout particulier à me faire réciter mes poésies, elle voulait que la diction et le ton soient parfaits. (Ndlr : Je me souviens de Paulette, la maman de Claude, présente chaque soir au Festival.)
A partir de 2001, j’ai aussi suivi un atelier théâtre à La Faïencerie avec Analia Perego. Par la suite, nous avons monté une troupe — Atelier Acte II — dont elle a été metteuse en scène. Je faisais donc du théâtre à Coye-la-forêt et à Creil ! Tous mes week-end étaient pris par le théâtre et mes filles ont suivi (Elles sont maintenant comédiennes professionnelles). Le théâtre est devenu la passion de toute la famille, de ma mère et ma tante à ma petite fille.
— Dans quelles pièces as-tu préféré jouer ? Qu’est-ce que tu aimes au théâtre ?
Claude : J’ai beaucoup apprécié « L’Atelier » de Grumberg, « La Tortue de Darwin », « Les Dames du jeudi », « Kiki l’Indien » de Joël Jouanneau, entre beaucoup d’autres… Difficile de faire un choix.
Au théâtre, j’aime bien l’ambiance… apprendre les textes… donner vie aux rôles… J’aime surtout quand c’est fini ! Je peux enfin lâcher prise et laisser les bonnes émotions m'envahir, je me sens « vidée » et heureuse.
J’ai un stress énorme quand approche la représentation, au moins quinze jours avant. Il ne faut plus me parler les deux jours qui précèdent … je suis dans mon personnage, je ne peux penser à rien d’autre. Ma petite fille m’a bien aidée pour « Les Pas perdus », elle faisait mon coach ! Elle a de l’assurance et je n’ai pas eu à m’occuper d’elle pendant la représentation, elle était très autonome, savait comment se préparer en coulisses, assurait ses changements de costume.
Mais nous avons eu une grande peine cette année, Jean Truchaud nous a quittés brutalement. Pendant de nombreuses années il a été notre compagnon de théâtre, d’humeur égale, bienveillant, il préparait cette pièce avec nous. Ce fut un moment très douloureux. Il a fallu le remplacer et nous sommes allés au bout, malgré les difficultés, jusqu’à la représentation.
Le mot de la fin : en dépit du stress dont tu viens de parler, Claude, pourquoi fais-tu du théâtre ?
—Parce que je change de personne, je ne suis plus moi.
Roxane : Quel rôle j’aurai l’année prochaine ?
Voir liens vers articles et photos dans coye29 :
La flûte enchantée en 2009 : http://coye29.com/blogs/blog2.php/2009/05/22/la-flute
La nuit des rois en 2012 : http://coye29.com/blogs/blog2.php/2012/05/21/la-nuit-des-rois
Les dames du jeudi en 2017 : http://coye29.com/blogs/blog2.php/2017/05/14/l
La tortue de Darwin en 2018 :
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2018/05/30/la-tortue-de-darwin
Théâtre de La Lucarne
Mise en scène d’Isabelle Domenech
Samedi 14 mai
Denise Bonal aime l'éphémère et les instantanés. Avec "Les Pas perdus", écrit en 1997, elle s'arrête dans une gare et observe ceux qui attendent, qui se pressent, qui se quittent et qui vivent là parfois. La situation du « départ » intéresse un auteur dramatique, car elle est source de tension, elle met les personnages dans une sorte de fragilité, où les émotions se vivent et parfois s’expriment : on se quitte pour une journée peut-être, pour un mois… ou pour toujours.
La pièce est faite de scènes à deux ou trois personnages, sans lien entre elles. Pas de fil conducteur, pas d'histoire à suivre. Les trajectoires se croisent mais ne se rencontrent pas. Au spectateur d'être vigilant pour capter en quelques secondes ces bribes de vie, et à partir de ce contact d'imaginer une identité, un passé, et peut-être ce qui adviendra après le départ du train.
Isabelle Domenech a choisi un décor réaliste : horloge imposante, composteur, banquette d’acier, affiches touristiques, bande sonore des annonces… et un piano. Une petite gare sans doute, un peu vide, davantage Orry-la-ville que la Gare du Nord ! Pourtant les dix comédiens l’habitent avec conviction et vivacité, réussissant, chacun en un minimum de temps, à nous intéresser à une situation et à des personnages fugitifs, performance puisque chaque acteur compose plusieurs rôles et se doit de changer de costume et de bagage au plus vite. Il n’a que quelques minutes pour exister.
Denise Bonal crée ainsi, avec un regard bienveillant, amusé ou perplexe, un patchwork de vies, une société en réduction : les « nettoyeuses » en blouse bleue, avec balai, parlent des hommes ; un clochard dort dans un coin, deux autres pique niquent au pied de l’horloge : « Sans la gare où on irait ? », demande l’un. Riton est arrêté par des flics, on ne saura jamais pourquoi et il ne prendra pas le train, elle quitte son mari pour aller visiter Bruges, les jeunes filles s’aiment et fuguent, une chômeuse désemparée, un homme qui cherche une mère, une mère qui attend son fils, un voleur de tableau, des familles avec des enfants qui posent trop de questions...
Dans ce défilé de silhouettes, l’attention se fixe un moment sur une vieille dame inquiète, émouvante par sa fragilité — interprété par Claude Samsoën — et dont l’auteure dessine l’histoire. Inquiète sur l’heure du départ, le numéro de sa place, ce qui l’attend à l’arrivée, elle presse son fils de questions, se fait confirmer ce qu’elle sait déjà. Y aura-t-il quelqu’un pour elle sur le quai ? La solitude l’attendra à destination. Elle a été oubliée… L’intérêt de la pièce est là, en quelques phrases une vie se devine, ses ratés, ses pertes, son ennui, les espoirs aussi, les évasions, les amours… Tout est possible dans une gare. Même Titouan au piano, même Roxane qui, à dix ans, prendra le train avec son lapin.
LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Les pas perdus, de Denise Bonal (Photos de Julien Lacouture)
Coule le temps, sonne l’heure, le temps passe comme un jour de printemps. Les nouvelles des guerres se mêlent aux annonces de nouveaux gouvernements. Parfois, les évènements glissent sur la peau sans autre préjudice que de creuser des rides. Les premières chaleurs apportent les orages et les roses gonflées d’eau des jardins égouttent leurs lourdes hampes au-dessus des passants pressés. Le temps prend son temps. Le sable file sans heurt dans le sablier. Nous tendons le dos. Même si le ciel est bleu, joyeuses et hautes les hirondelles, il y a des promesses d’orage, de krach boursier, de rayons vides au supermarché, de disette pour les plus vulnérables et de panique pour les banquiers. Les trains roulent toujours entre champs de blé vert et bois touffus. Les villages paressent encore entre les collines. Les gens veulent à nouveau partir en vacances, même si ce n’est pas à l’étranger. Les trottoirs des villes charrient des foules démasquées qui respirent enfin libres la joie d’exister, après tous ces jours gris de pandémie à se cacher les uns des autres jusqu’à craindre de se parler. Mais la peur habite les cœurs. La haine sort des bouches des hommes de guerre sur les écrans funestes des actualités internationales. Les politiciens se traitent de factieux, de fachistes et de fâcheux. Ils ne se donnent pas plus la parole qu’ils ne se prêtent l’oreille. Les gens se lassent de voter. Le plaisir des rencontres remplit à nouveau les théâtres et les restos. L’ambiance retrouvée des comptoirs remplit les verres de besoin d’y croire. Les adolescents sont amoureux. Les soirées s’allongent dans la soie dorée du couchant en pensant à l’été. Il y a quelque chose dans l’air de rose ou d’orange, un reflet d’espérance, un goût de souvenir d’enfance, une envie de vivre qui démange. Mais la clepsydre se vide. Il y a un mais de trop en cette fin de mois de Mai, un mais qui fait regarder les moments d’espoir avec inquiétude, comme s’il fallait déjà en porter le deuil avant de les avoir vécus. La sécheresse fait craindre les famines. Les parents hésitent à parler d’avenir aux enfants qui naissent. Les gens se regardent de travers. Ils se comptent en réfugiés ou en survivants, se chiffrent en contaminants ou en convalescents, s’estiment en amants craintifs ou en angoissés solitaires, se recensent en exploiteurs fébriles ou en prolétaires abusifs, se considèrent en enfants trouvés ou en vieillards déçus et abandonnés. Les gens ont peur même du ciel bleu. En Mai encore, le beau temps, c’est signe de pluie.







