Trois décades pour quatre décennies
40e festival théâtral de Coye-la-Forêt du 24 septembre au 22 octobre 2021
Voilà, ma chère amie, la salle est désormais vide le soir, et nous ressentons comme une impression de vacuité maintenant que les lampions sont éteints et la fête finie. Finie pour nous du moins, car les enfants du village et des environs pendant une semaine encore vont partager la joie du théâtre.
Je ne dédaigne pas les spectacles pour enfants, il m'est arrivé d'en voir de très beaux. Je garde le souvenir émerveillé d'une adaptation de « L'enfant de la haute mer » de Supervielle vue au Petit Chaillot dans les années 80, qui était d'une délicatesse et d'une poésie rares. Quoi qu'il en soit, la compagnie des enfants est toujours amusante : ils sont bon public. C'est pourquoi, les années précédentes, il m'est arrivé de me glisser au milieu des matinées enfantines, parmi les scolaires, comme on dit maintenant. Un jour, j'étais assise à côté d'une petite fille des Trois Châteaux – vous vous souvenez de ce pensionnat qui accueillait des enfants parisiens défavorisés. À un moment, au milieu du spectacle, il y eut comme une pause, un noir peut-être : la petite fille se tourna vers moi, inquiète, et me demanda : « C'est déjà fini ? » Je la rassurai. Elle était touchante, tellement triste à l'idée que la magie du théâtre puisse s'interrompre aussi brutalement.
Cette année, je n'irai pas me mêler aux enfants des écoles, car nous avons eu notre comptant : vous imaginez, trois semaines de théâtre, avec un spectacle nouveau chaque soir, et juste relâche le dimanche. Vingt-et-un spectacles très différents les uns des autres, depuis le plus classique jusqu'au plus moderne, avec du moderne traité de façon classique et du classique traité de façon moderne : tout est possible au théâtre !
J'ai cru comprendre que Pierre Notte, qui est venu en personne nous parler de « L'effort d'être spectateur », nous invitait à être critique, à ne pas nous contenter d'un simple divertissement, à exiger de la « proposition artistique qu'elle ne [nous] conforte pas dans [notre] médiocrité de consommateur culturel ». C'est pourquoi il m'arrive parfois d'être un peu sévère avec ce que nous voyons. Si je ne doute pas que l'art soit difficile, sachez que la critique n'est pas aussi aisée que l'on dit. On ne peut se contenter de lever le pouce vers le ciel ou de le pointer vers le sol. Encore faut-il argumenter et donner les raisons qui justifient le jugement, qu'il soit négatif ou positif tout aussi bien. Et puis, vous vous en doutez, à s'y exercer, on ne se fait pas que des amis.
Comme vous savez, nous nous amusons parfois à décerner – tout à fait entre nous – des Molières à la fin du festival ; par le passé, vous avez fait partie quelquefois de ce jury amical. Depuis la lettre que je vous ai adressée la semaine dernière, nous avons vu tant de belles choses qu'il serait impossible de les départager et nous y avons renoncé tellement il y avait de spectacles auxquels nous aurions voulu décerner la récompense suprême. Je me demande comment font les jurys dans les compétitions officielles. Nous avions déjà récolté quelques pépites lors des deux premières semaines, mais lundi « En ce temps-là, l'amour » devait de toute évidence être nominé, et mardi nous pensions : le Molière reviendra peut-être à « Échos ruraux ». Mais jeudi « Je vole et le reste je le dirai aux ombres » risquait de destituer les précédents et vendredi, comme un bouquet final, « Lawrence d'Arabie » parachevait le feu d'artifice. Ainsi chaque soir, le spectacle du jour détrônait celui de la veille. Si on estime qu'« Échos ruraux » pouvait être considéré comme l'équivalent au théâtre de Ken Loach au cinéma, ce « Lawrence », alliant l'intime et la grande Histoire, le quotidien et l'épopée, serait digne de John Ford. Il emporte donc la palme, mais il est vrai qu'avec huit comédiens sur scène, deux musiciens et une chanteuse, il jouait dans une autre catégorie que toutes les autres pièces que nous avons vues au cours de ce festival. Et mercredi ?, me direz-vous. « Occident » a provoqué un clivage absolument radical au sein du public, même pas entre ceux qui ont aimé et ceux qui n'ont pas aimé, mais carrément entre ceux qui ont "adoré" et ceux qui ont "détesté". Pour autant, vous savez bien, chère amie, que je ne tiens pas l'unanimité pour un gage de qualité, non plus que le scandale d'ailleurs.
Depuis que nous venons très fidèlement au festival de Coye-la-Forêt, il est assez drôle de constater que certaines années il y a des constantes ou des échos d'une pièce à l'autre, soit dans les thématiques abordées, soit dans les procédés utilisés par les metteurs en scène : cette année il était question du théâtre, du travail du comédien, avec notamment cette Marquise, la Du Parc, qui faisait chavirer tous ceux qui l'approchaient et qui nous a conquis, nous aussi. Puis de l’effort du spectateur, avec Pierre Notte que j'ai évoqué un peu plus haut. Ce thème du travail théâtral s'est retrouvé dans d'autres pièces : il était étonnant de découvrir, dans « Je vole », un professeur d'art dramatique, personnage très désagréable, humiliant son élève ; il faisait écho en négatif à celui si chaleureux et bienveillant qui, en début de festival, encourageait un timide collégien à entrer « Dans la peau de Cyrano. » Enfin , « Le Quatrième mur » s’est confronté à la difficulté, ou à l'impossibilité peut-être, de monter une pièce de théâtre dans une zone de guerre, avec l'ambition de faire vivre ensemble, ne serait-ce que l'espace d'une soirée, les différents belligérants. À l’inverse, Gilles Segal dans « Le Marionnettiste de Lodz » et « En ce temps-là, l’amour » proposait le théâtre comme une issue possible pour échapper à la peur et à la barbarie.

Certaines années, il est arrivé que la vidéo se retrouve dans plusieurs spectacles. Cet automne – est-ce la saison qui a voulu ça ? – nous étions souvent dans le brouillard, des volutes de fumée envahissant le plateau provoquant, avec les jeux de lumière et de contre-jour, des tableaux d'ombres et de silhouettes parfois saisissants. Ce sont des effets de mode, certainement inconscients et involontaires, assez étonnants, mais tout à fait manifestes. L'année prochaine, autre chose flottera dans l'air du temps.
Parmi la très grande quantité de spectacles que nous voyons ici ou ailleurs, je m'aperçois que j'en oublie beaucoup au fil des ans. Quand je consulte mes archives, pour la majorité d'entre eux, je ne me rappelle même plus les avoir vus. Il en est d'ailleurs de même pour les films ou les livres que j'ai lus. Je crois que ce phénomène s'accentue avec l'âge. Cela ne veut pas dire que sur le moment je n'y ai pas trouvé de l'intérêt et du plaisir, mais le souvenir s'efface. Nous verrons dans un an ou deux quelles pièces sortent du lot, lesquelles émergent comme des instants de ravissement de ce quarantième festival.
J'ai hâte de vous retrouver, chère amie, et souhaite de tout cœur que vous soyez parmi nous en mai prochain, car je ne doute pas que le quarante-et-unième festival qui se prépare déjà saura nous apporter son florilège de belles découvertes.
Bien à vous,
Votre fidèle Mathurine
PARTAGER |
Laisser un commentaire