Jean-François Gabillet, un capitaine dans son navire
En attendant les trois coups
Pièce en quatre actes
Acte 2
Jean-François Gabillet, un capitaine dans son navire Interview exclusive pour coye29
Un homme discret, Jean-François, serein, qui n’est pas en quête de notoriété, mais qui s’est investi dans la commune depuis son arrivée dans les années 80. Il a présidé l’association de parents d’élèves, la FCPE, a participé à la création du Festival Théâtral de Coye-la-Forêt en 1982, festival créé à l’initiative de Claude Domenech, et en est devenu dès 1983 le Président. Très occupé par ses activités professionnelles qui l’ont fait voyager pendant des années à travers le monde et plus particulièrement en Asie, il était cependant toujours présent lorsqu’un coup de tempête s’annonçait - tensions dans le groupe, menaces sur les subventions. Plus disponible maintenant, sa présence montre à tous que le Festival est une institution dans Coye-la-forêt qui ne saurait vivre un printemps sans aller au théâtre.
Coye29 - Jean-François, pour quelle raison t’es-tu investi dans cette association qui a ancré le Festival dans la vie de Coye-la-forêt ?
Jean-François Gabillet - J’ai toujours eu envie de « faire des choses » dans la commune, comme ailleurs, d’organiser, de donner de la vie au village. J’aimais le théâtre, j’en avais fait un peu dans ma jeunesse. Et quand Claude Domenech m’a proposé de me joindre à l’équipe du Festival, j’ai tout de suite accepté. Ma première ambition avait été de devenir metteur en scène de cinéma. J’avais d’ailleurs prévu de préparer le concours de l’IDHEC, mais le hasard en a décidé autrement. Quand je suis rentré de l’armée juste avant mai 1968, j’avais besoin de travailler, notamment pour m’acheter tous les livres nécessaires à la préparation du concours et je me suis trouvé un « petit boulot » dans l’industrie. J’y suis resté 39 ans… J’ai terminé ma carrière comme Business Development Director dans une grande entreprise française d’envergure internationale où j’étais responsable en Asie de la promotion et de la vente d’une ligne de produits, en l’occurrence des métros. L’organisation du Festival est pour moi une activité réjouissante hors du champ professionnel.
Coye29 - Parle-nous des débuts du Festival.
JFG - Le premier festival a eu lieu en 1982. Le Conseil Régional avait lancé l’idée du Festival Populaire de Picardie pour décentraliser les spectacles culturels. Comme à Coye-la-forêt il y avait le Théâtre de La Lucarne, déjà bien connu, la FCPE, dont j’étais président, s’est associée à la troupe de Claude Domenech pour faire venir d’autres compagnies à Coye et créer un Festival, en réunissant toutes les bonnes volontés de l’époque. Plusieurs associations nous ont donc rejoints. L’association des Familles avec Renée et Jacques Déduit, le Photo-club avec René Mariage, qui a été trésorier du festival, l’autre association de parents d’élèves, la PEEP avec Arlette Bec, le Club des Amphibiens avec Philippe Victorion, et les Très Riches Heures de la Thève avec Catherine et Jacques Bona. Nous avions tous un enthousiasme et un vrai désir de voir aboutir ce projet. A l’époque, il n’y avait pas de régisseur et d’équipe technique, pas de gradins, pratiquement pas d’équipement pour l’éclairage ou la sonorisation. Toute l’équipe travaillait presque jour et nuit : il fallait installer les projecteurs, - Philippe Victorion, Claude Domenech restaient juchés sur l’échafaudage jusqu’à une heure avancée de la nuit -, placer les chaises, balayer la salle après le départ des troupes, accueillir les compagnies au petit matin, aller faire les lits à La Sève pour en héberger quelques-uns, préparer des repas – c’est Renée Mariage qui était le chef cuisinier !
Coye29 -Comment se prépare le Festival aujourd’hui ?
JFG - C’est toujours un travail d’équipe, de septembre à mai. Environ une quinzaine de personnes, toutes bénévoles, autour de trois types d’activités : la programmation, la recherche de subventions et la préparation matérielle. La programmation doit être faite pour la fin décembre. La première réunion a lieu dès septembre. Les membres de l’association qui ont vu des spectacles intéressants présentent un document récapitulatif, assorti de leurs commentaires. De nombreuses pièces sont vues en Avignon pendant l’été, essentiellement par Claude, Michèle, Isabelle et Fabrice Domenech, Sylvie et Jean-Claude Grimal, ainsi que par Catherine Jarrige. D’autres personnes se spécialisent dans la recherche de spectacles pour enfants, Madeleine Rivé, Geneviève Trouillard, Michèle Delzenne et Ghislaine Marasca. D’autres encore rapportent leurs impressions sur des spectacles vus au cours de l’année. Un grand tableau récapitule toutes ces données, on voit si des jugements se recoupent, et l’on arrive à une présélection de 20 à 25 spectacles qui tient compte des coûts évidemment, des commentaires de chacun, des contraintes techniques et de l’équilibre que l’on souhaite donner au programme. Il faut ensuite voir la disponibilité des troupes avant le choix final et enfin négocier les contrats.
Coye29 -Quel budget cela représente-t-il ?
JFG - Cette année pour 17 spectacles en 25 représentations, nous avons un budget légèrement supérieur à 120 000 euros. La recherche des subventions est une activité très lourde et difficile, même si maintenant le Festival a acquis sa notoriété. Jean-Claude Grimal et moi-même, aidés au coup par coup par d’autres membres de l’Association, nous y employons avec ardeur. Il faut toujours recommencer, remplir des dossiers, se battre, argumenter, convaincre les responsables, aller les voir au Conseil Général à Beauvais, au Conseil Régional à Amiens, démarcher les entreprises. Rien n’est jamais acquis et il ne faut pas avoir peur de recommencer les dossiers. Pour preuve, cette année, la DRAC, Direction Régionale des Affaires Culturelles, nous a informé le 23 décembre, merci pour le cadeau, que notre subvention, qui était de l’ordre de 15 000 euros, était définitivement supprimée. Suite à cette décision qui mettait le Festival en péril, nous avons monté un dossier et fait savoir nos difficultés aux compagnies. Nous étions déjà engagés avec plusieurs d’entre elles, des contrats étaient signés, la programmation faite. Ce qui a été vraiment réconfortant pour nous, ce furent les très nombreuses lettres de soutien que nous avons reçues de troupes prestigieuses de renommée nationale et même internationale qui ont appuyé notre demande. Avec ce nouveau dossier nous sommes allés à la DRAC pour rencontrer les responsables, le délégué au théâtre et le directeur adjoint. Après un dialogue opposant les chiffres à la culture, la DRAC est restée sur ses positions et a refusé la subvention…. Mais a fait un geste en acceptant de nous rembourser les coûts d’un spectacle régional. Nous avons eu ensuite le soutien d’Eric Woerth qui a agi auprès de Christine Albanel pour qu’une aide exceptionnelle soit accordée au Festival. Ces aides ne sont pas suffisantes pour combler la perte de la subvention, mais des informations récentes nous laissent espérer qu’un effort supplémentaire pourrait-être fait. Nous attendons et nous préparons à utiliser si nécessaire notre fonds de roulement pour boucler le budget, ce qui nous mettrait dans une situation critique l’année prochaine, ce fonds de roulement contribuant à l’équilibre de notre trésorerie (la majorité des subventions n’arrivent que plusieurs mois après l’engagement de nos dépenses). Des subventions privées s’ajoutent heureusement à l’aide publique, elles nous viennent de banques et d’entreprises comme l’imprimerie Mouquet, McDo de Lamorlaye, le cabinet d’assurances Cambrésy à Chantilly.
Coye29 -Et sur le plan logistique, matériel comment s’organise le Festival ?
JFG - Toute l’équipe est sur pied ! Les tâches sont multiples. D’abord, la communication : la création, puis l’impression et collage d’affiches, la rédaction, les multiples relectures et la distribution des programmes, l’envoi de courriers… Viennent ensuite les réservations, la vente des billets et l’accueil des spectateurs. Chaque jour il faut accueillir les troupes, veiller à ce qu’elles aient toutes facilités pour s’installer et monter leurs décors, faire le lien avec le régisseur, régler les problèmes de dernière minute, et il y en a souvent, réserver des chambres d’hôtels, leur faire livrer des plateaux repas à midi et le soir. C’est Dominique Ginelli qui les fournit. De la boulangerie Pluchart viennent pain et pâtisseries. Les acteurs en sont très satisfaits. Nous tenons à utiliser les ressources des commerçants de la commune. Toutes les troupes que nous avons reçues à Coye-la-forêt sont reparties ravies de l’accueil qui leur avait été réservé, aussi bien des spectateurs que de l’équipe des bénévoles. Cela a toujours été ainsi, si bien que Coye-la-forêt s’est forgé une réputation en Avignon. Le nom de notre commune est devenu une sorte de sésame.
Coye29 -Le Festival vit donc exclusivement grâce aux bénévoles ?
JFG - C’est notre point fort. Cela donne à notre association un état d’esprit particulier. Depuis 27 ans, il y en a eu de très nombreux et sans eux le Festival n’existerait plus. Nous n’avons aucun permanent. C’est cela notamment qui nous permet d’avoir des tarifs accessibles pour que le festival s’ouvre au plus grand nombre. Si notre festival était géré par des professionnels, soit il serait financé par les collectivités locales et aurait très certainement disparu au gré des changements politiques, soit il pratiquerait des prix de places très élevés. Nous voulons éviter un Festival élitiste. Aller au Festival n’est pas simplement assister à une représentation, parce que le prix de la place interdirait d’en voir d’autres. Aller au Festival c’est s’immerger dans le théâtre pendant deux semaines et profiter de la diversité des spectacles. D’ailleurs, depuis cette année, nous avons eu l’idée de valoriser le bénévolat en comptabilisant le temps passé par chaque personne. Un suivi est fait du travail fourni par chacun pendant l’année. C’est une incitation du Ministère des Finances, car le tissu associatif représente une part de la richesse française. Cette valorisation du bénévolat apparaît donc maintenant dans le bilan financier remis aux collectivités publiques pour un montant de plus de 35 000€ qui viennent s’ajouter aux 120 000€ de notre budget de base.
Coye29 -Que dirais-tu de l’évolution du Festival et du rôle que tu joues dans l’association depuis 27 ans ?
JFG - L’objectif a été de garder l’esprit du Festival. Le Festival a évolué, mais il est resté. On peut nous reprocher de ne pas changer. Nous n’avons pas voulu bouleverser, prendre des risques énormes. Nous avons voulu améliorer petit à petit, non révolutionner. Le public a suivi. Il est fidèle, nombreux. L’état des réservations le montre encore aujourd’hui. Les risques, nous les avons pris dans le choix des spectacles, mais pas dans l’organisation. Nous avons réussi à avoir un résultat financier correct qui nous permet de recommencer l’année suivante. Depuis plusieurs années nous coproduisons des pièces, nous donnons à l’avance à une compagnie les moyens de monter un spectacle. Cette année, La Servante maîtresse. Quant à moi, je dirais que je fais partie du « canal historique » ! Pendant une période, mes activités professionnelles étaient très prenantes, j’étais souvent à l’étranger, si bien que je ne pouvais assister à toute les réunions de préparation. Mais j’ai toujours été là pour faire marcher le système, éviter les dérives, concilier les divergences d’opinions, coordonner et maintenir la cohésion du groupe. En somme, j’ai mis de l’huile dans les rouages du système pour qu’il fonctionne. Et il fonctionne.
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