Un programme pour 30 bougies !

Il y a plus d’un an qu’il se prépare et qu’une bonne quinzaine de bénévoles y travaillent, se réunissent, calculent, discutent, se déplacent, démarchent, dessinent, écrivent… Les affiches sont collées, les programmes distribués, les banderoles se balancent et, cette année, des bannières de couleur l’annoncent : oui, c’est le trentième ! Le trentième Festival Théâtral de Coye-la-forêt. Quoi ? Déjà trente ans ? On fait la soustraction. On prend un petit coup de vieux. J’étais si jeune quand il a commencé ? Et moi, je n’étais même pas né !
Quel est le programme ?
Comment faire son choix parmi 11 spectacles ? Certes, nous avons la plaquette en main, mais rien ne vaut le témoignage direct de ceux qui les ont vus, qui sont allés en Avignon, à Paris et ailleurs pour les sélectionner. Ce samedi 7 mai, avec
Jean-François Gabillet, président de l’association, ils sont sur la scène du Centre culturel, pour nous faire partager leur enthousiasme,
Catherine Jarige ,
Claude Domenech,
Jacques Bona,
Sylvie et Jean-Claude Grimal.
Cette année, Coye-la-forêt sera à l’honneur grâce au Théâtre de la Lucarne qui présente la première pièce de la programmation,
Opération silex 333, écrite par Jacques Bona et Claude Domenech. « Pour ce 30° Festival, explique Jacques, nous avons eu besoin de concentrer les énergies autour du terroir et de raconter notre propre histoire, comme cela s’est déjà fait pour la pièce de Maurice Delaigue, 1789. Nous nous sommes mobilisés autour de Coye-la-forêt pour écrire un texte qui rassemble tout ce qu’on pouvait trouver comme événements marquants dans l’histoire du village. » L’ensemble est très documenté grâce au concours des spécialistes de l’histoire locale comme Maurice Delaigue et Raymond Jacquet, et aux récits oraux qu’ont laissés des anciens du village comme
Micheline Longa. Claude Samsoën et Gabrielle Danjean ont collaboré au projet par l’écriture de quelques scènes.
Le Théâtre de la Lucarne assurera aussi la clôture du Festival avec une pièce de Yasmina Reza, auteure reconnue du théâtre contemporain, Conversations après un enterrement. « Le titre peut effrayer, dit Claude Domenech, mais ce n’est ni triste, ni négatif ». Dans un parc du Loiret, six personnages se retrouvent après la mort du père. Au fil de dialogues très vivants qui s’entrecroisent, on découvre peu à peu les secrets de chacun. « Un texte faussement simple, une pièce faussement grave. »

Tchekhov sera présent au Festival avec « Les Méfaits du mariage », spectacle de la Compagnie Premier Acte composé d’extraits de pièces, Les méfaits du tabac, la Demande en mariage, l’Ours, Oncle Vania… savamment agencés pour découvrir « un visage un peu méconnu de Tchekhov ». Claude Domenech insiste sur le travail étonnant des comédiennes dans ce spectacle, « joyau de ce que peuvent faire des comédiennes ».
La Chute est le dernier roman publié du vivant de Camus : un personnage, Clamence, qui se dit juge-pénitent, se confie et raconte un événement de sa vie. L’adaptation du roman, précise Claude, a été faite par François Chaumette et Catherine Camus, la fille de l’écrivain, et l’interprétation de Philippe Séjourné est exceptionnelle. « Il est Clamence. On est pris par cette parole qui déferle avec ce que cela remet en question en chacun de nous. »
Faire revivre le souvenir des Républicains espagnols, c’est ce qu’a souhaité Manon Moreau, auteure de Où vas-tu Pedro ? Coup de cœur de Jean-Claude Grimal pour cette oeuvre écrite par une très jeune femme au brillant parcours journalistique. Partie en Espagne, elle a constaté que tous les souvenirs des Républicains y avaient été effacés. Elle a donc rencontré des témoins de cette période pour réaliser un documentaire puis, sur cet élan, a voulu écrire. Une réalisation très émouvante, accompagnée au violoncelle.
Carmenseitas : « La pièce d’Edmonde Franchi a fait un malheur à Avignon ! », poursuit Jean-Claude Grimal. Là aussi le théâtre se veut mémoire, celle du monde des ouvrières de la Manufacture des Tabacs à Marseille, qui revit à travers des portraits, des anecdotes. Péripéties, truculence des actrices, spectacle coloré, amusant où chante l’accent marseillais.
On ne présente plus Les femmes Savantes, annonce Catherine Jarige, ce grand classique du répertoire. Mais il faut le voir en le replaçant dans son époque pour comprendre que Molière règle ici ses comptes avec une clique de Précieux, « d’érudits querelleurs ». Ce qui va surprendre et conquérir le public, ajoute-t-elle, c’est la mise en scène d’Anthony Magnier, spécialiste de la commedia dell’arte, qui « traite ce classique de manière époustouflante », notamment en concentrant la scène sur des tréteaux. Jouée avec un accompagnement musical, la pièce acquiert un éclat particulier.

Parmi les grandes œuvres,
Quatre-vingt-treize, le roman épique qu’Hugo écrivit dans l’exil à Guernesey. Le metteur en scène, Godefroy Ségal, convoque de multiples effets sonores et visuels pour donner toute sa force à la fresque révolutionnaire et aux personnages symboliques qui représentent chacun une vision de la France. 75 œuvres du peintre Jean-Michel Hannecart sont la toile de fond qui rythme le récit. « Elles rappellent les peintures de Victor Hugo, dit Catherine Jarige. Ce spectacle sollicite ainsi trois formes d’expression artistique : la poésie épique, la peinture, la musique. »

La satire sociale entre en scène avec
Volpone de Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, qui décrit avec férocité le monde des marchands cupides de Londres. La mise en scène d’Alfred Le Renard et Cécile Sorin développe la fantaisie du baroque dans un style cruel. Ubu n’est pas loin. Tous les costumes sont éblouissants, créés autour des animaux dont les personnages portent le nom. Volpone est vulpes, le renard ; Corbaccio, le corbeau ; Mosca, la mouche…Voltore le vautour. Amusons-nous, c’est Alfred le Renard qui dirige les comédiens de la Fox Compagnie !
« Théâtre drôle et jouissif ». Sylvie Grimal ne tarit pas d’éloges sur cette autre grande pièce du répertoire, La Locandiera de Goldoni. Histoire de femmes, histoire d’amour ou comment une accorte aubergiste prend dans ses filets le chevalier bien décidé à éviter l’amour. La mise en scène de Jean-Louis Crinon « ajoute fantaisie et folie, tire la pièce vers le burlesque. » Tout roule, tout est en mouvement. C’est la fête ! Un feu d’artifice pour ce samedi soir à Coye.
« Huis-clos incandescent » dit le programme pour présenter Oleanna de David Mamet. Et Sylvie d’expliquer que ce face à face entre une élève frêle, introvertie et son professeur-pygmalion, est construit comme un thriller qui plonge le spectateur dans l’effarement et la colère. « On se sent pris dans un engrenage dont on ne sortira pas. »

Outre ces onze spectacles du soir, le Festival poursuit son effort pour permettre aux jeunes d’aller au théâtre. C’est ainsi que Les Femmes savantes et Quatre-vingt-treize sont proposés en matinée pour collégiens et lycéens et que 9 représentations sont prévues pour les enfants de maternelle et primaire : L’Odyssée de Monsieur Personne, Le Bossu de Notre-Dame et Le Chant de coton.
Viva la Commedia
Un intermède théâtral sur tréteaux assuré par trois comédiens dans l’esprit de la commedia dell’arte permet d’annoncer ensuite l’inauguration du Festival à laquelle sont conviés tous ceux qui, outre les bénévoles, permettent au Festival de perdurer, soit les instances officielles, les mécènes et bien sûr le public.
Et les discours…
Monsieur Philippe Vernier, maire de Coye-la-forêt, salue la longévité du Festival, qui ne perd pas de sa vivacité et qui porte les couleurs de Coye-la-forêt jusqu’en Avignon. « Un Festival inoxydable ! » Grâce à cette notoriété, dit-il, la Communauté de Communes a fait un effort particulier cette année. Il tient à remercier les associations qui s’impliquent dans cette réalisation, tous les bénévoles sans lesquels rien ne serait possible et surtout le Théâtre de La Lucarne qui a été à l’origine du projet et qui continue de le porter.

Vice-Président du Conseil général en charge des Affaires culturelles,
Jean-Paul Douet se félicite de venir pour la huitième année à cette inauguration. Il reconnaît la vraie difficulté de financement pour les acteurs culturels et félicite l’équipe du Festival pour son professionnalisme et son engagement. Il mesure tout le travail fourni pour aboutir à ce résultat dont chacun peut apprécier la qualité. « Et tout cela, c’est du bénévolat. »
Michel Françaix, député de l’Oise, est particulièrement sensible aux efforts faits par le Festival pour conduire la jeunesse au théâtre et se plait à citer Hugo pour qui il est aussi urgent « d’allumer des flambeaux dans les esprits » que des réverbères dans les rues. Il regrette que le budget de la Culture reste insuffisant : « Quand on dit qu’il n’y a pas d’argent, que c’est la crise, on ne vous dit pas toute la vérité. »

Eric Woerth, président de la CCAC, n’ayant pu être disponible, Jean-François Gabillet rappelle cependant les efforts de l’Aire cantilienne pour soutenir ce 30° Festival, alors que depuis deux ans le Ministère de la Culture n’apporte aucune subvention. Il remercie par ailleurs les différents sponsors du Festival, dont le Cabinet d’assurances de
Jean-Philippe Cambrésy. Ce dernier est présent et note avec humour que d’habitude il est sur scène en tant que comédien amateur, au sein d’une troupe qui est une émanation du Théâtre de la Lucarne. « En tant que professionnel, je n’hésite donc pas à faire ce petit geste pour le théâtre. »
« Je ne peux que rejoindre, dit
Claude Domenech, ce qui a été dit sur la nécessité du théâtre. Ce n’est pas simplement un passe-temps. Et j’aime à citer Claude Roy: « Le théâtre ne doit pas être l’art méprisable de penser à autre chose. Il doit être l’art admirable de penser au fond des choses. »

C’est au président
Jean-François Gabillet qu’il revient de conclure. Il tient d’abord à saluer tous les bénévoles. « C’est ce qui assure la pérennité du Festival. » L’an passé l’estimation de leurs heures de travail a été faite autour de 43 000 et cette année, ce sera vraisemblablement le double ! La régie seule est assurée par des salariés,
Frank Martin, fidèle depuis plusieurs années. Il remercie ensuite tous ceux qui apportent un soutien financier au Festival ainsi que qui ceux qui participent à son essor, comme le blog, coye29.com, et le site du Festival Théâtral sur lequel, cette année, les réservations sont possibles. Les associations coyennes, dit-il, se sont jointes à notre équipe pour créer des animations certains soirs autour du Centre. Des bannières ont été accrochées en plusieurs points du village, œuvre d’un peintre de Chantilly, Daniel Mary. Enfin, pour que l’histoire du Festival reste dans les mémoires, avec l’aide et les conseils d’Yves Suty, une brochure a été composée qui rassemble photos et anecdotes. Elle sera mise en vente à l’entrée du centre.
Bon Festival à tous !