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Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

Posted by Marie Louise on 18 Mai 2022 in Festival théâtral
Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

Compagnie Viva
Adaptation et Mise en scène : Anthony Magnier

Vendredi, ce fut la fête, telle que Shakespeare la souhaiterait, avec éclat, rythme et allégresse. Et si la fête est conduite par des comédiens vibrants, en mouvement, heureux d’être là, si leur diction restitue le plaisir du texte, alors le public est conquis.

Beaucoup de bruit pour rien, de ShakespeareAu cœur de la pièce, deux histoires d’amour… qui finiront bien et triompheront du venin et des pièges des jaloux. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le dénouement des intrigues, mais tout le jeu habile déployé pour les déjouer. On se cache dans le parc pour écouter les amoureux, on se glisse la nuit sous une fenêtre, on repousse qui l’on aime pour mieux étreindre ensuite. Nous n’avons pas boudé ces plaisirs…

À la comédie de Shakespeare Anthony Magnier a ajouté une surprise savoureuse : il confie aux femmes les rôles masculins, aux hommes les rôles féminins. Le premier tableau donne le ton : en costumes cintrés, noirs à lisérés rouges, bottées de cuir, ceinturon tombant sur les hanches, magnifiques et séduisantes, les femmes font leur entrée en guerrières victorieuses, pendant que les hommes, détendus, les attendent en chemise sur la pelouse. Les plaisirs vont pouvoir commencer... — joutes verbales, jeux de séduction, attirance des corps —, ils furent intenses. Au final, le public exprima sa joie avec élan et remercia les comédiens d’applaudissements prolongés et de nombreux rappels.

Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

Anthony Magnier est venu plusieurs fois à Coye-la-forêt avec sa troupe, qui s’appelait alors Viva la commedia :
En 2006 : « La Princesse folle »
En 2007 : « L’Illusion comique » de Corneille
En 2012 : « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2012/05/22/cyrano

En 2015 « Un Fil à la patte » de Feydeau
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2015/05/26/un-fil-a-la-patte-1

Aurélie Noblesse — qui jouait Leonata dans ce Shakespeare — était Célimène au Festival de 2018 dans « Le Misanthrope vs politique », mise en scène de Claire Guyot.
http://coye29.com/blogs/index.php/photos/le-misanthrope-vs-politique-d-apres-moliere

Elle fut aussi Marquise dans Aime comme Marquise de Philippe Froget, en octobre 2021 :
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2021/10/01/aime-comme-marquise

 

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare

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Bonnes raisons et fausses excuses

Posted by Valentine on 16 Mai 2022 in Festival théâtral
Bonnes raisons et fausses excuses

A la fin de « Téléphone-moi », j’ai pleuré et communié dans le silence de la dernière scène avec la salle entière. Le lendemain, j’ai jubilé durant toute la pièce « Je te pardonne, Harvey Weinstein » et j’ai défendu la pièce auprès de personnes qui avaient eu des échos de sa « vulgarité gratuite ». J’ai admiré la scénographie, le jeu des acteurs et le texte de Pierre Notte dans « L’homme qui dormait sous mon lit », sans entrer complètement dedans. Par la voracité verbeuse de l’homme et son emprise sur la femme, « La Fragilité des choses » m’a dévastée… « Désir » m’a donné des ailes et l’envie de lire « La Princesse de Clèves »…
Bonnes raisons et fausses excusesPourtant, que j’adore la pièce ou que je l’apprécie simplement, qu’elle m’insupporte ou que je m’ennuie, je ne reste pas après les spectacles pour échanger avec les comédiens et leurs partenaires. J’ai essayé de comprendre mes réticences et je vous livre quelques unes de mes réflexions : fausses excuses ou bonnes raisons, à vous de juger.
Demain je travaille et le temps de rentrer, il est déjà 23 h (ou minuit…). Et moi, si je ne dors pas mes sept heures…
Là, je suis trop submergée par l’émotion. J’ai envie de rester dedans le plus longtemps possible, de prolonger le spectacle dans un temps suspendu. Alors, avoir quelque chose à dire sur la pièce qui m’a enchantée, sortie de mon quotidien, ou entrer dans son analyse ne m’intéresse pas.
Bonnes raisons et fausses excusesSi le spectacle m’a mise mal à l’aise, je veux quitter au plus vite cette atmosphère délétère. J’aimerais bien avoir la confirmation que le comédien n’a pas cette voix affreuse et cette laideur inquiétante dans le civil, mais je ne me sens pas de taille à affronter la possibilité qu’il soit « à la ville comme à la scène ».
Pour être honnête, j’ai déjà participé à des bords de scène après une représentation. J’ai souvent été déçue. Pas par les acteurs (j’entends par là non seulement les comédiens, mais aussi les metteurs en scène, auteurs, ou autres personnes qui ont travaillé à la pièce), c’est le public qui me dépite. Moi en premier ! « Quelle performance ! Combien de temps avez-vous mis pour arriver à ça ? Comment est né ce projet ? » Les acteurs ne sont-ils pas blasés, fatigués de répondre toujours aux mêmes questions ?
La scène se répète. Il y a les regards béats d’admiration des uns qui se contentent d’écouter, trop heureux d’être proches des artistes. Il y a les questions techniques des autres, qui veulent qu’on nous révèle tous les artifices mis en œuvre. Sans oublier les envolées savantes de celles ou ceux qui ont déjà tout lu de l’auteur, vu toutes les mises en scène, et veulent le montrer.
Bonnes raisons et fausses excusesPour corroborer ces souvenirs en vue de cet article, je me suis forcée à rester à une rencontre dans le hall du centre culturel. Ça a mis du temps à démarrer. Le temps de tirer des chaises et des bières. Puis les remerciements du directeur du festival. Puis le silence gêné avant que quelqu’un se lance. Et puis, il faut l’avouer… j’ai passé un très bon moment ! Du coup, je suis allée à une deuxième rencontre et je me suis régalée. Et pas seulement de bière !

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Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier Scotto

Posted by Marie Louise on 14 Mai 2022 in Festival théâtral
Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier Scotto

Avec le regard complice de Xavier Lemaire
Mise en scène de Xavier Lemaire

Cela pourrait être un cours d’histoire sur Algérie entre 1956 et 1962, mais ça ne l’est pas, c’est un parcours d’histoire, conduit par Pierre-Olivier Scotto et Xavier Lemaire, un parcours de l’histoire des gens qui vivaient là dans ces années sombres, pendant ce que l’on a appelé longtemps les « événements d’Algérie » pour ne pas prononcer le mot « guerre ».
Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier ScottoLa pièce est construite par petites touches, dira Xavier Lemaire lors de la rencontre avec le public, presque comme un tableau impressionniste. Dans une succession de trente-quatre scènes, le public visite des personnages et des groupes très divers les uns des autres, mais liés par la guerre et reliés par une appartenance familiale, des sentiments, des émotions, des rapports de domination, de sujétion, de rivalité ou des affrontements. Il ne faut pas moins de douze comédiens dirigés par l’énergie et la passion de Xavier Lemaire pour composer ce tableau ; ardents et justes, ils assurent plusieurs rôles, passent d’une scène à l’autre, d’un lieu à l’autre, avec une vivacité qui étourdit, d’un enterrement à un repas dans la cour, de la plage à une cache du FLN, d’un bar de Montrouge à une cave où l’on torture…

Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier Scotto

Non loin d’Alger, au centre de l’histoire, une famille de pieds noirs est installée là depuis plusieurs générations. Marthe, la « patronne », après la mort de son mari, a pris les commandes de l’huilerie Sergenti, elle y règne en maîtresse femme dans un tourbillon de vivacité et de passion — Bravo à Isabelle Andréani. Le repas rassemble dans la cour toute la tribu qu’elle dirige, enfants, ouvriers, serviteurs… Et le récit peut commencer, celui de France, la fille de la maison, celui des ouvriers gagnés à la cause du FLN, celui du soldat envoyé de la métropole pour une « mission de pacification », celui de Mokhtar amoureux de France, qui se bat pour l’indépendance, celui de Roger, un voisin pied noir… Les fils se croisent autour de Marthe et d’une histoire d’amour impossible entre sa fille et un arabe…
Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier ScottoXavier Lemaire aime composer des tableaux avec ses personnages dans un décor qui se prête à tout : bord de plage pour les amoureux, estrade pour le chanteur du Déserteur, quai du port d’Alger… Les deux scènes qui encadrent la pièce sont visuellement très réussies, en France l’enterrement et sa forêt de parapluies noirs, à Alger sur le quai où s’alignent ceux qui regardent « de l’autre côté de l’eau ». Nous nous rappellerons avec émotion l’image du final : les douze comédiens côte à côte, le drapeau algérien tenu à bout de bras par les uns, le drapeau français qui flotte jusqu’au sol devant les valises de ceux qui s’exilent…
Le salut des comédiens déclencha une ovation du public et de très nombreux rappels. Il était d’autant plus émouvant que ce soir-là la troupe donnait sa dernière représentation de la pièce.

Xavier Lemaire est déjà venu à Coye-la-forêt pour le Festival de 2012, nous nous souvenons encore de L’Échange de Claudel : Isabelle Andréani était à ses côtés, ainsi que Grégori Baquet et Gaëlle Billot-Danno.
Retrouvez-les sur coye29 :
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2012/05/28/l-echange

 

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Là-bas, de l’autre côté de l’eau, de Pierre-Olivier Scotto

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Iphigénie à Splott, de Gary Owen

Posted by Marie Louise on 12 Mai 2022 in Festival théâtral
Iphigénie à Splott, de Gary Owen

Mise en scène de Blandine Pélissier
Avec Morgan Peters

Dans nos souvenirs de lycée, Iphigénie est en Aulide, destinée à être sacrifiée par son père Agamemnon afin que les vents se lèvent et mènent ses vaisseaux jusqu'à Troie…

Avec Gary Owen ce sera à Splott. Le nom écorche l’oreille, on dirait une onomatopée de mépris ; et l’on on imagine une réalité plus rude que les rivages grecs… Splott, c’est la banlieue de Cardiff, en Pays de Galles, région sinistrée par le chômage, les fermetures d’usines, de commerces… un monde que l’ère Thatcher a contribué à casser, laisser rouiller et qui est resté défiguré. Les films de Ken Loach nous en ont montré des images.

Iphigénie à Splott, de Gary OwenC’est là où ou vit Effie. Aucun réalisme sur le plateau pour représenter ses lieux de vie ou de parcours. La nudité. Rien pour colorer ou faire joli. Juste deux portières en lames de plastique opaque, accrochées dans les cintres, pour donner de la profondeur, un bloc de mousse gris pour tout faire : le canapé où elle s’affale, le lit pour les nuits et journées de sommeil, pour l’amour aussi, la table où sa Mémé lui laisse de l’argent, le comptoir du bar où elle se saoule, la salle d’hôpital…
Lumière et musique feront le reste : les éclairages de Ivan Matthis — vert pour le bar et la vodka, blanc cru pour danser rue Sainte-Marie, rouge pour aller boire ailleurs… La création musicale de Loki Harfagr est une vraie présence, parfois métallique, grinçante, parfois en sourdine, éclatante, ou lancinante, elle suit le parcours de Effie dans le bar, qui s’enivre, danse, crie ; elle chuchote aussi la douleur, la tendresse, l’amour…

Iphigénie à Splott, de Gary OwenAvant que le spectacle ne commence, la comédienne est déjà sur le plateau. Assise, jambes croisées, elle observe les spectateurs à leur entrée, qui discutent, envoient les derniers textos, prennent leur temps pour s’installer. On est encore dans la lumière et elle attaque déjà, interpelle, provoque. On sait alors qu’elle ne nous lâchera pas, que nous ne la lâcherons pas. Elle est belle et visite avec flamme, force et colère tout le plateau dans son habit d’adolescente, ou de femme jeune. Toute en gris et noir. Short court sur collants noirs, débardeur gris tout mou qui glisse, tignasse courte et pas coiffée.
Morgan Peters tient seule la scène pendant presque deux heures, le public est suspendu à ses mots, ému, captivé, révolté, amusé... Car c’est toute une vie qui passe devant nous, celle d’une enfant qui murmure « papa », d’une ado survoltée et rebelle qui jouit de heurter, se délecte de mots vulgaires, s’enivre pour oublier la vie qu’on lui a faite, pour encaisser la pauvreté, la solitude, la laideur du monde qu’on lui a fabriqué. Elle est aussi d’une femme qui s’éblouit de l’amour soudainement là qui donne l’espoir de construire.
Iphigénie à Splott, de Gary OwenMais Iphigénie doit être sacrifiée… on le sait.
L’auteur de la pièce fait de Effie la porte-parole d’une classe sociale sacrifiée, qui a « encaissé » le manque de tout, manque d’argent, de travail, d’avenir, de logement décent, qui a encaissé la destruction des usines, des paysages, le chômage, la pollution, le délabrement de l’hôpital…
« Mais qu’est-ce qui se passera le jour où on pourra plus encaisser ? » demande-telle avec colère au public avant de s’effacer dans l’obscurité.

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FIN DE SERVICE d'Yves Garnier

Posted by Jacqueline Chevallier on 10 Mai 2022 in Festival théâtral
FIN DE SERVICE d'Yves Garnier

Mise en scène Sylvia Bruyant
Avec Sylvia Bruyant et Delry Guyon

Tout a un air un peu désuet et déglingue, le fauteuil est usé, le lampadaire de travers. Il ne manque qu'un vieux tapis râpé pour parfaire le décor. Madame traîne une robe bleue, qui fut belle sans doute, mais qui est terne et défraîchie aujourd'hui. FIN DE SERVICE d'Yves GarnierLe serviteur porte encore le costume queue de pie mais il boîte à présent, son pantalon présente un accroc et les gants qui furent blancs sont désormais grisâtres. Grandeur et décadence ? Non, car la dame ne fut jamais grande, elle a gagné son argent à la sueur de son corps dans des lieux interlopes dont elle aime mieux ne plus parler. Cabourg, c'est quand même plus chic qu'Ostende. Même si, à force de travail et de contrainte, Madame cherche à dissimuler d'où elle vient (son serviteur depuis dix ans essaie de lui apprendre les bonnes manières), parfois le naturel ressort, se traduisant par sa vulgarité dans le langage et dans les gestes, quand elle relève sa robe jusqu'aux genoux ou quand un "Bon Dieu de bordel de merde" lui échappe. On ne quitte pas comme ça sa condition, les barrières sociales restent infranchissables. Pour ne pas reconnaître cette cruelle réalité, il ne reste plus qu'à s'échapper dans le rêve et feindre de croire que les invités viendront ce soir. FIN DE SERVICE d'Yves GarnierTandis qu'un feu flambe dans la cheminée, on imagine que derrière les tentures la table est dressée et Madame attend Armand. Pourtant ce soir, comme tous les soirs, la salle à manger restera silencieuse et déserte, et, comme tous les soirs, Gork ira moucher les chandelles. Car on est, avec cette "Fin de service" comme dans "Un jour sans fin", à rejouer indéfiniment les mêmes scènes : LA DAME – une vieille "catin décatie" comme aurait dit Bobby Lapointe – et GORK – qui, désespérément amoureux, s'est mis à son service pour ne pas la quitter – s'envoient des vacheries pour avoir l'air d'exister encore.

Le temps s'est arrêté quand Madame a rencontré Armand. Les horloges ne fonctionnent plus et le cerveau de Madame s'est fixé, figé sur le souvenir de cette rencontre. Depuis elle se rejoue sans fin le même scénario. Dans cette pièce qui relève du théâtre traditionnel bourgeois par la façon dont elle est mise en scène, on assiste en fait à une superbe mise en abyme : les comédiens – Sylvia Bruyant et Delry Guyon – jouent des personnages – La Dame et Gork – qui, eux-mêmes jouent des personnages – une grande dame et son serviteur. Ils font du théâtre. Dès la première scène, l'auteur nous rappelle que le théâtre, ce sont des phrases apprises par coeur et répétées, et c'est (entre autres) un texte écrit qui doit être respecté dans sa littéralité et joué avec conviction : c'est Gork qui donne une leçon de théâtre, en rappelant qu'il ne faut pas « réciter le texte de façon mécanique » et que tous les mots ont leur importance (« Vous avez omis de dire "Oh !" Cette interjection est cependant nécessaire car elle marque votre émotion immédiate.») FIN DE SERVICE d'Yves GarnierDu fait de cette mise en abyme, on ne sait plus à quel niveau on se situe (Gork prétend avoir écrit le texte, alors que c'est Yves Garnier qui en est l'auteur), on ne sait plus si on est au premier ou au deuxième degré, si on se situe dans la réalité ou dans l'imaginaire, le fantasmé, quand les personnages eux-mêmes délirent, Madame rejouant les scènes d'amour avec Armand, Gork nourrissant son chien fantôme des reliefs d'un repas qui n'a jamais été préparé. Aussi quand Madame s'exclame : « Mais votre chien n'existe pas », Gork peut lui répondre : « Pas plus que vous, Madame ». Au théâtre, le réel n'existe pas, seul comptent le juste et le vrai. Car tout n'est que fiction, illusion, invention, création et les spectateurs acceptent d'y croire : c'est le propre du théâtre. Tous les soirs se rejouent les mêmes scènes – qui se jouent en matinée aussi parfois. Le personnage de Gork enlève son plastron et ses gants, il n'a pas de chemise sous sa veste, tout n'est qu'apparence ; et par le même geste, le comédien quitte son costume, tout n'est qu'illusion.

FIN DE SERVICE d'Yves Garnier

« Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil », écrivait Shakespeare dans "La tempête". Avec beaucoup d'humour, l'auteur peut faire dire à Gork qui vient d'administrer une bonne dose de poison à Madame : « Dans dix minutes, un quart d'heure tout au plus, vous en aurez fini.» En effet dans un quart d'heure, dans la pièce Madame sera morte et au théâtre, après les applaudissements chaleureux, les comédiens auront rejoint leur loge et revêtu leur tenue de ville.

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Desperado, de Ton Kas et Willem de Wolf

Posted by Marie Louise on 09 Mai 2022 in Festival théâtral
Desperado, de Ton Kas et Willem de Wolf

Adaptation et mise en scène de Tristero et Énervé
Avec Youri Dirkx, Eno Krojanker, Hervé Piron, Peter Vanderbempt

 

Plantés sur le plateau, à bonne distance les uns des autres. Rien dans les mains, rien dans les bras, rien sur le dos, mais un Stetson sur la tête. Pied ferme, le regard au loin, la pose étudiée, un déhanché suggestif ou l'option verticalité. Immobilité. Tout est dans la posture, et dans le costume. On se la joue Ok Corral — sans Burt Lancaster. Ou Le bon la brute et le truand, mais là ils étaient trois, ici ils sont quatre. Et on attend... On attend qu'ils parlent ou qu'ils dégainent... pas pressés quand même. Alors on retient son haleine : qui tirera le premier ? On a du temps pour lorgner les costumes et se repasser en visio interne tous les westerns de notre jeunesse, Rio bravo, La poursuite infernale etc. On attendrait presque que John Wayne ou Gary Cooper poussent les portes du saloon. Bon, y a pas de saloon... Mais on dirait que.

Desperado, de Ton Kas et Willem de WolfBien sûr devant nos yeux on n’a qu’un banal plateau de théâtre, noir et tout nu. Il y a juste dessus une espèce de panneau à l'envers et qui attend de servir à quelque chose. Ça ne fait rien. Nous, on voit à perte de vue les grands espaces du Colorado, la poussière des chemins caillouteux qui fument après le passage de Clint Eastwood.
Vous ne saviez pas en arrivant ce soir au Centre culturel que vous verriez tout ça. Eh bien si! Et pour montrer Dodge City les metteurs en scène n’ont pas eu besoin de vidéo. Il leur a suffi d’être aussi des comédiens performants, qui viennent de Belgique habillés en cow-boys.
Mais attention ! Pas habillés n'importe comment avec un chapeau mou et des bottes en plastic. Non. La classe! Le manteau long de cuir marron, qui flotte derrière le dos, le jean d'origine, le Stetson authentique, les santiags qui galbent le mollet, la chemise à carreaux, le col de chemise resserré par la chaîne en or, le costume moulant d'un turquoise qui claque, le pantalon du gardien de troupeau, en daim, avec cuissardes qui montent jusqu'à la ceinture, le gilet peau de mouton, les bouclettes dans le cou... Bref, tout pour faire des cow-boys parfaits et rutilants. Bien repassés.

Desperado, de Ton Kas et Willem de WolfIls se retrouvent souvent, les quatre copains, le week-end ... On ne va pas vous dire ce qu'ils font, car pour l'instant ils ne font rien, ils sont en attente. Au comptoir d’un bar peut-être, ou sur la place de la mairie...
La conversation est lente à démarrer... « Il m'a dit un truc... Alors je lui ai dit... Je vais pas le répéter... Je vous l'ai déjà raconté... Vous le savez déjà... Ça je l'ai déjà dit... Je voulais vous parler d’un truc… » La banalité des mots du quotidien, creux, qui se répètent, qui tournent à vide. Et pourtant on rit de la caricature, des mimiques, des regards, de toutes les phrases qu’ils ne disent pas et que l’on imagine.
Quand ils abordent la question des femmes, ou quand ils parlent boulot, les dialogues épaississent, la tension monte, ils se déchaînent. Car ils en ont marre, ces quatre- là, ils sont en colère, ça suffit les mensonges, les petits salaires, la vie étriquée, étouffante, les humiliations, la routine, ils voudraient une autre vie. Ils vont se révolter contre le chef, et foncer ailleurs dans leurs costumes de héros du Far West.

Desperado, de Ton Kas et Willem de WolfOn n’a peut-être pas d’aussi beaux costumes qu’eux mais il y a des ressemblances… quand on se retrouve entre copains, au Régent, chez P'tit Louis, ou au City park, dans les vestiaires du foot ou de la gym, au marché... au p’tit pont… dans le train du soir… quand on se retrouve dans la salle Claude Domenech du Centre culturel, à Coye-la-forêt, un jeudi soir… pour rêver d’une autre vie.

Quelle bonne soirée nous avons passée ! Merci Marc, Eddy, Michel et Bruno. Merci pour nos rires, pour votre bel accent, merci pour vos rêves et pour vos si beaux costumes (et dites merci à Marie Szernovicz qui les a choisis pour vous).
Prêtez-les nous de temps en temps.

Calamity Jane

 

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Desperado, de Ton Kas et Willem de Wolf

 

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La fragilité des choses

Posted by Marie Louise on 05 Mai 2022 in Festival théâtral
La fragilité des choses

Texte et mise en scène d’Antoine Lemaire
Avec Maxime Guyon et Paola-Lili-Ribero

C’est noir. Pas d’échappatoire, l’enfermement.

L’enfermement dans une chambre, dans la misère, dans les comportements stéréotypés du masculin et du féminin. Le masculin : je domine, je manipule et je tente de jouir. Le féminin : j’ai appris à subir, donc j’endosse mon rôle et je subis, même si je tente le refus.

Deux personnages dans une chambre. Lui, c’est sa chambre mais il devait aller à une fête avec sa copine. Elle l’a jeté, alors il est revenu chez lui, avec sans doute l’envie de voir quelle était cette fille (de s’en servir ?) qu’un copain lui avait demandé d’héberger pour une nuit, en dépannage.
Elle est à Paris pour passer le concours d’entrée à la Fémis, une école de cinéma. Christophe, son frère, lui avait dit qu’un copain lui prêterait sa chambre pour la nuit. Le lendemain elle se présenterait au concours.

 

C’est donc une rencontre de hasard entre deux êtres cabossés par la vie, dont l’auteur imagine l’évolution et les étapes.
Lui, il sait déjà qu’il tentera de la séduire (euphémisme) bien qu’en aparté il dise le contraire. Désabusé, aigri, rempli de colère, une voix lente qui méprise les autres et lui-même.
Elle est encore naïve et joyeuse, compatissante, elle écoute ses malheurs, prête à le consoler. Et elle le consolera — la manipulation réussit — sans l’avoir désiré, sans oser refuser ce qu’il demande. C’est son rôle de consoler, elle a si bien appris à consoler sa mère…
Elle a tenté une sortie et l’on avait envie de crier : Va-t’en, cours, sors de là ! Non, pas de sortie, pas d’espoir.

La fragilité des choses

Maxime Guyon est convaincant dans son personnage de fatigué de la vie, qui se meut avec lenteur dans un pantalon trop long et trop large, le dos voûté, la voix traînante. Paola-Lili Ribero rafraîchit, vivifie dans sa petite robe rose à deux sous. Elle est capable de résister parfois, de s’indigner, donc on se dit qu’elle aura la ressource de s’opposer ou de fuir, de casser le mur. On veut y croire.
La mise en scène d’Antoine Lemaire tire parti de cet enfermement : pas de place dans la chambre, on s’y contourne, on va du lit de camp au fauteuil en évitant de se toucher. Au fond, une table de maquillage qui intrigue, avec un miroir entouré de spots, une perruque rouge. On se demande qui peut bien se maquiller dans cette chambre… La progression dramatique de la pièce et son intensité viendront de là. Images poignantes d’une capitulation et d’un désespoir infini.

Évidemment on ne quitte pas le théâtre en chantant.

Maxime Guyon est déjà venu à Coye la forêt en 2018 pour la pièce de Duncan McMillan, « Séisme ».
Voir article dans coye29 : http://coye29.com/blogs/blog2.php/2018/05/18/seisme

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : La fragilité des choses d’Antoine Lemaire

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Désir

Posted by Marie Louise on 04 Mai 2022 in Festival théâtral
Désir

De Madame de Lafayette et Lise Martin
Mise en scène d’Anne-Frédérique Bourget
Avec Yolanda Creighton et Benoît Margottin

 

« Il parut alors une beauté à la Cour, qui attira les yeux de tout le monde… »

DésirAinsi commence, sous la plume de Madame de Lafayette, le portrait de Mademoiselle de Chartres, appelée à devenir Princesse de Clèves.
La magie opère immédiatement, tant la comédienne, Yolanda Creighton, sollicite l’écoute d’une voix pleine et sûre, capte la lumière et retient les regards par sa blondeur et sa sensualité. Le plateau nu de Coye-la-forêt, où elle répète son texte, devient la cour d’Henri II rassemblée pour un bal. Et l’on ne s’étonne pas d’y voir surgir avec bruit de bottes et cape virevoltante, celui avec lequel la Princesse dansera, le Duc de Nemours, éblouie déjà par « l’air brillant qui était dans sa personne. » Benoît Margottin ne déçoit ni nos attentes, ni celles de la comédienne, non plus que celles de Madame de Clèves. Beau, grand et souple, un corps de sportif joint à une délicatesse de la démarche et de la parole. Comme elle, il s’empare des lieux, des regards et de l’écoute.
Tous les deux ne peuvent que s’aimer…

La mise en scène d’Anne-Frédérique Bourget étourdit. Bien sûr elle donne d’abord à entendre les scènes les plus connues du roman de Madame de Lafayette : la rencontre entre deux êtres présentés comme exceptionnels, la montée des désirs et de la passion amoureuse — la diction parfaite des comédiens restitue la saveur de la langue du XVIIe siècle.
Mais cela ne s’arrête pas là, comme un jeu de poupées russes :
DésirIl y a d’abord sur le plateau de Coye-la-forêt deux comédiens, Yolanda et Benoît, qui jouent dans un spectacle au 41e Festival théâtral.
Ils jouent le rôle de deux jeunes gens, l’une comédienne, venue dans une salle qu’elle a réservée pour répéter le texte de « La Princesse de Clèves », lui acrobate qui doit s’entraîner aux sangles pour une prestation future. Il la perturbe d’abord dans son travail de comédienne : comment réciter un texte quand, à côté de soi, un gymnaste multiplie les exercices ? Comment se concentrer quand son corps vous attire, comment s’échapper quand il vous touche ? C’est là que naît et s’épanouit le désir.
Le troisième niveau du spectacle est à la cour d’Henri II, dans une salle de bal, dans un tournoi, un jardin, un cabinet secret ou une chambre… où Madame de Clèves et Monsieur de Nemours se découvrent, se retrouvent, se cherchent et se perdent…
Trois niveaux de lecture, deux époques, des va-et-vient entre les XVIIe et XXIe siècles.
Pour basculer d’un siècle à l’autre, la simplicité : nul changement de décors, mais les éclairages — une quasi pénombre pour les temps lointains, et pour l’époque contemporaine la crudité de la lumière. Les éclairages, des chansons et le texte contemporain de Lise Martin.

DésirIl est impossible de ne pas parler du tourbillon imaginé par la metteuse en scène, le spectacle est visuellement magnifique : agrippés à deux sangles, dans la pleine lumière, les comédiens voltigent, les corps se frôlent, se touchent, s’enroulent, s’étreignent. Leur danse érotique devient l’écho du bouleversement des amants du XVIIe, comme une illustration de la force et de la vibration de leurs regards.

Quart d’heure nostalgie : en rentrant chez moi après le spectacle, j’ai voulu prolonger les émotions et j’ai pu retrouver, émue, « ma » Princesse de Clèves, jaunie, marquée par le temps et les lectures, dans une édition de la Librairie Alphonse Lemerre de 1952, avec les anciennes graphies du XVIIe, quand on écrivait le « foir » pour le « soir », et Clèves sans accent grave… J’avais écrit au crayon sur la première page mon nom et ma classe 2nde B... Pincement au cœur.

 

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Désir, de Madame de Lafayette et Lise Martin

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Je te pardonne Harvey Weinstein

Posted by Marie Louise on 03 Mai 2022 in Festival théâtral
Je te pardonne Harvey Weinstein

Texte, musique et mise en scène de Pierre Notte
Compagnie Les gens qui tombent
Avec Pauline Chagne, Marie Notte, Pierre Notte
Et au piano : Clément Walker-Viry

 

Je te pardonne Harvey WeinsteinOn est au cabaret, car il y a des paillettes, un piano et deux sirènes magnifiques qui chantent et dansent, entraînant toute la salle dans une sarabande délirante à travers les siècles, les mythes et les lieux. Près d’elles un homme… pauvre roi à détrôner, qui cherche une femme, qui commence avec une couronne et termine en slip. Sus aux prédateurs sexuels et vive les femmes ! Ici le combat féministe se mène avec brio par le rire, la dérision, l’humour décapant, l’intelligence et le talent.
Je te pardonne Harvey WeinsteinPierre Notte remet les pendules à l’heure, pulvérise les mythes, les contes, les affirmations pseudo-scientifiques —par exemple sur le poisson-clown et la vitalité des spermatozoïdes — comme les idées reçues, apprises, bien enfoncées dans le crâne depuis les temps bibliques — femme faible, de condition inférieure, de second plan, dont on peut se servir — depuis Ève et Peau d’âne, en passant par Hélène de Troie et la petite fille de huit ans sous le regard de l’homme dont les yeux de loup voient en elle la jeune fille de 14 ans qu’il dévorera.

Je te pardonne Harvey WeinsteinNon, on ne pardonne pas.
On remercie Pauline, Clément et Marie qui nous ont fait décoller… Avec lui et avec elles la musique fut là toute la soirée et le spectacle s’envole. On leur offre une ovation et on salue l’auteur-comédien-metteur en scène-musicien que le Festival de Coye-la-forêt accueille pour la seconde fois.
Avec Pierre Notte tout est surprise, il casse les codes, rompt le rythme, change de ton, prend le contre-pied. Je te pardonne Harvey WeinsteinLa crudité violente de paroles de chansons est sous la grâce de la gestuelle, travestie par le velours et la pureté des voix, servie par le piano. On est au cabaret mais on y dit le viol et la mort des femmes, on y dresse la liste des sévices — et celle des harceleurs — le compte des féminicides se fait en chanson.
Et en clôture, une chanson pour l’Ukraine…

Décidément on ne pardonne pas.


Retrouver sur coye29 le spectacle de Pierre Note au 40° Festival : « L’effort d’être spectateur »
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2021/10/08/l-effort-d-etre-spectateur

 

LIEN VERS LA GALERIE PHOTO : Je te pardonne Harvey Weinstein

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Téléphone-moi

Posted by Marie Louise on 02 Mai 2022 in Festival théâtral
Téléphone-moi

De Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Clotilde Morgiève et Jean-Christophe Dollé
Production f.o.u.i.c

 
Brillante ouverture du Festival avec ce spectacle. Beau, tonique, violent et tendre, émouvant, exaltant et déchirant…  comme le sont parfois nos vies.
Téléphone-moiL’auteur de la pièce, Jean-Christophe Dollé, sait tout faire, il crée du texte et de la musique, il joue. Et associée à la comédienne Clotilde Morgiève, il met en scène. Pour le spectateur le talent de comédien est essentiel, au centre du spectacle. Et nous avons eu la chance de vivre deux heures avec quatre acteurs talentueux, vivants, énergiques,  qui ont fait exister des personnages dans lesquels nous nous sommes retrouvés. Je ne me priverai donc pas de saluer aussi Solenn Denis et  Stéphane Aubry, également occupants provisoires de cabines téléphoniques.

Téléphone-moiC’est une histoire simple qu’ils disent dans leurs cabines, une histoire de vie, une histoire de famille, des grands-parents à la petite fille, qui elle-même s’apprête à devenir mère. Cinquante ans défilent sur scène, comme les pages d’un livre. Trois années sortent de l’ombre, points de repère dans le déroulement de ces vies, trois époques, représentées par trois cabines téléphoniques : 1945 la libération de Paris, 1981 l’élection de François Mitterrand, et enfin 1998, l’exploit de l’équipe de France de football.
La Musique et la bande son accompagnent la marche du temps — bruits de bottes, roulement d’un train, cris de liesse, hurlements de passionnés de foot, hard rock, La Norma à l’opéra…  
Téléphone-moiSur fond de marche du monde et de l’histoire, à l’écart des rassemblements de foules, il y a les solitaires dans les cabines. Les éclairages les isolent, celui qui appelle ou qui attend l’appel. On y entend des histoires de solitude, de drames familiaux, de liens qui se sont coupés. A nous de retrouver ces liens dans les dialogues qui s’entrecroisent et font fi d’une chronologie linéaire. Les lignes sont brisées. Et dans cet éclatement la cabine devient ainsi un nid, un refuge, une chambre, un abri dans la rue. Eclairées tour à tour, plongées dans le noir, elles dessinent sur scène des tableaux. Parfois une bougie y vacille, parfois un éclair éblouit. On y crie, on y chuchote, on y hurle sa douleur et sa colère, on appelle au secours, on rit aussi, on y fait des rencontres, on y connaît l’amour… La cabine est devenue le monde où se concentre la vie.

Téléphone-moiLe public de Coye-la-forêt a vibré et a énergiquement applaudi les comédiens comme la réalisation du spectacle. Il faut dire que la troupe est très appréciée à Coye-la-forêt où elle a déjà produit deux autres pièces de Jean-Christophe Dollé : « Mangez-le si vous voulez » en 2014, et en 2021 « Je vole… et le reste je le dirai aux ombres.»

Le texte de la pièce est édité aux éditions Les cygnes et disponible avant spectacle sur le stand de la librairie du festival dans l’entrée du Centre culturel.

Retrouver dans coye29 :
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2014/05/24/mangez-le-si-vous-voulez

Lien vers la galerie photo : Téléphone-moi, de Jean-Christophe Dollé

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Un billet prometteur, électoraliste et un peu fourbe...

Posted by Olivier Manceron on 22 Avr 2022 in Tribunes Libres
Un billet prometteur, électoraliste et un peu fourbe...

Belles promesses que celles du printemps ! Cloches et clochettes tintinnabulent dans les sous-bois mauves et blancs, pastel et lavis des couleurs de la vie. Belles sont les promesses des fleurs, belles comme le jour de gloire quand il est arrivé, belles comme la nuit étoilée quand van Gogh s’est levé, belles comme les flous vibrants des toiles de Monet ou les doux ombrages de celles de Renoir. Les promesses des gens, en revanche, ça ne s’écoute pas et celles des présidentiables ne se regardent que du bout des yeux. Tel Ulysse de l’Odyssée, bouchons-nous les oreilles pour approcher le rocher des sirènes. Bouchons-nous les oreilles et fermons les yeux. Nos urnes deviendront sereines, cornes d’abondance de soleil, de vacances, de champagne et d’amitiés. Nous aborderons en souriant campagnes électorales et débats télévisés. Le rêve emboitera le pas au sommeil. Foin des hiers qui pleurent, nous garderons au cœur les lendemains qui chantent et qui fredonnent en chœur les hymnes insolents des révolutions douces. Dormons ce soir sur la mousse de l’espoir des rires d’enfants. Oublions que les trompettes de la renommée sont bien mal embouchées. Demain on rasera gratis, oublions que nous avons payé cher hier pour qu’on nous tonde. Gavons-nous de délicieux mensonges fourrés de boniments. Suçons leurs bobards au caramel mou. Laissons tomber nos paupières fatiguées en lourds rideaux de velours rouge sur le théâtre des fourberies médiatiques des Scapins politiques. Goûtons l’illusion. Nausées, maux de tête et gueule de bois, le réveil sera délicat. Le plus difficile quand on avale les couleuvres, c’est la digestion. On le sait. Mais on y retourne. On sait que « c’est des menteries », qu’ils ne feront pas ce qu’ils ont dit pour toutes les bonnes raisons qu’ils nous expliqueront pour oublier qu’on les a crus. Quand la grand-messe des promesses bat son plein, les fidèles n’ont pas besoin d’avoir la foi. Les orgues, l’encens, les fleurs des vitraux, les psalmodies plaintives et les cantiques dans les micros suffisent toujours à remplir quelques églises, temples et mosquées. Et puis, ils ont des clochettes dans le chœur et des cloches au clocher. J’ai oublié les synagogues, erreur en ces temps où chaque temps de parole, chaque droit de regard et chaque petite phrase nous sont comptés. Même les indécis, les athées, les votes blanc et les abstentionnistes se prêtent au jeu. Il faut bien y croire quand même un peu, même si ça ne sert à rien, même si on a brûlé Notre-Dame.

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Vote utile, mais utile à quoi ?

Posted by Jacqueline Chevallier on 04 Avr 2022 in Tribunes Libres
Vote utile, mais utile à quoi ?

Le 4 mai 2017, je signais une tribune libre dans coye29 que j'intitulais "Je déteste Macron", dans laquelle j'écrivais (pardon de m'auto-citer, mais je ne formulerais pas les choses autrement aujourd'hui) : "Macron, c'est le libéralisme brutal, arrogant, insensible, c'est la loi-travail contre laquelle on a manifesté pendant des mois, c'est la dérégulation massive, la perte des acquis sociaux les uns après les autres, c'est le triomphe des traités de libre-échange, le rouleau compresseur de la mondialisation, c'est-à-dire la toute puissance de la finance et des multinationales, l'écrasement des peuples sous l'austérité pour la plus grande prospérité des actionnaires, Macron est un ennemi de classe. Il suffit de regarder la composition sociologique des votes après le premier tour : majoritairement, qui vote Macron ? Les classes aisées et supérieures, celles qui n'ont pas de problème et qui ne se trouvent pas trop mal dans le monde tel qui est. Macron, c'est la poursuite du modèle actuel, c'est l'épuisement des ressources de la planète et le désastre écologique annoncé. Avec Macron, on va droit dans le mur et on y va vite." Je pourrais ajouter : Macron, c'est le report de la retraite à 65 ans, à un âge où la moitié de la population active est éloignée du travail, soit en maladie soit au chômage, quand les jeunes ont tant de mal à entrer sur le marché du travail. Macron, c'est les mensonges droit dans les yeux, la poursuite de la suppression des lits à l'hôpital, malgré la pandémie. C'est la destruction programmée des services publics, dépecés de façon systématique et vendus au secteur privé (après l'hôpital, l'énergie, les transports, l'école, l'université...). C'est la violence policière à l'encontre des manifestants. C'est le creusement des inégalités. C'est tout ça et bien d'autres choses encore, notamment la volonté de relancer l'économie sans limite dans l'ignorance absolue des problèmes écologiques et de la crise climatique. Que les gens de droite se rallient à Macron et votent pour lui, ça paraît logique. Mais les gens de gauche ? J'en connais qui avaient voté Macron dès le premier tour en arguant que c'était un "vote utile". Ils ont pu se tromper il y a cinq ans, mais aujourd'hui ?

Pour les "vrais" gens de gauche se pose la question du vote au premier tour dimanche prochain. Il ne faut pas que les voix s'éparpillent et donc, de fait, se perdent sur les différents candidats dits de gauche : ils sont six à se présenter et le risque est fort de retrouver pour la troisième fois dans notre histoire un.e Le Pen au deuxième tour. Le seul candidat susceptible de nous éviter ça, tout le monde le sait aujourd'hui, c'est Jean-Luc Mélenchon, quelles que soient les réticences que le personnage inspire. Oui il s'emporte, il vitupère, aux yeux de certains il apparaît comme extrémiste, dictateur en puissance, tout ce que vous voudrez... N'empêche qu'il est le seul à pouvoir nous éviter un retour du même scénario, avec les mêmes personnages dans cette mauvaise pièce où la droite et l'extrême droite font semblant de se confronter alors qu'elles sont fondamentalement d'accord sur tellement de points.

Pour nous éviter cette répétition désespérante, il n'y a pas d'autre solution que voter Mélenchon, pas pour que Mélenchon gagne, il ne faut pas rêver ! (ou cauchemarder, c'est selon), mais pour qu'au moins la gauche soit présente, qu'on ait un vrai débat entre les deux tours, pour qu'on cesse de penser qu'il n'y a pas d'autre voie possible que celle du libéralisme économique et de la casse sociale, pour que les vraies questions soient posées, les vrais clivages sur notre vision du monde. Au lieu du ressassement des thèmes identitaires et racistes qui n'a d'autre but que de détourner la colère sociale des vrais sujets, il faut qu'on puisse entendre la voix de ceux qui veulent mettre l'économie au service de l'humain et non l'inverse, organiser une planification écologique afin de limiter les catastrophes à venir, réduire les inégalités au lieu de les creuser, renforcer les services publics au profit de tous.
C'est très simple, faire en sorte que la gauche soit présente au deuxième tour, c'est empêcher que l'extrême-droite y soit. Il faut voter Mélechon tout simplement pour que le débat ait lieu et que la démocratie retrouve un peu de vitalité.

Je recommande chaudement la lecture de cette tribune que je trouve convaincante : https://www.ceseramelenchon.com/

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Le printemps ne fait pas le bonheur

Posted by Olivier Manceron on 21 Mar 2022 in Tribunes Libres
Le printemps ne fait pas le bonheur

Y’a du soleil! Y’a du soleil! Y’ a du soleil et des oiseaux! Les petites fleurs montrent leurs museaux sous les fourrés touffus du petit bois derrière chez moi. La voisine chante en rangeant sa terrasse. Telles des feuilles emportées par le vent, les masques sont tombés du nez des gens. Les sourires refleurissent indécents, à la moustache des agents. C’est le printemps. Ma femme est une reine. Un air adolescent joyeux et insolent rafraîchit le petit vent coulis qui court le long des quais. Même en tendant l’oreille, on n’entend pas encore le sourd fracas des horreurs de l’Ukraine. Des papillons citron volètent allègres. Les femmes embellissent. Celle-ci a guéri de ses nuits d’insomnie. Celle-là m’a écrit qu’enfin raisonnable, elle faisait la folie d’attendre un bébé. Chez nous, ça va encore. Si les poussettes sont vides sur les marches cahotantes des escaliers d’Odessa, si la planète gémit sous les coups du climat, chez nous, ça va. C’est le printemps, le temps des promesses. Les présidentiables nous augurent mille fleurs et autant de new deals. Ils nous endorment de leur «quoi qu’il en coûte» sans préciser qui va payer. Ils repeignent au vin blanc les écrans médiatiques pour que nos cerveaux brouillés soient capables de voter. Nos mains ne trembleront pas au-dessus de leurs urnes. Après on oubliera. Il suffira d’un match, d’une course ou d’une autre olympiade, pour que le peuple ait son content de jeux. Et tant qu’il a encore du pain chez nous, ça ira bien. Le printemps renaît et redonne de l’espoir à l’humanité. Heureusement il y a les jonquilles, les renoncules et les anémones. Et puis il y a Marina Ovsiannikova. Si blonde, si russe, cette journaliste a dénoncé durant le journal télévisé le plus suivi de Russie la guerre inique de Poutine à l’Ukraine. Faisons en sorte que le monde entier connaisse son nom et salue son acte d’un courage fou. Les mots font des trous dans les drapeaux. Le monde est à laver du sang de ses martyrs, les hommes au champ d’honneur, les femmes à celui du déshonneur et les enfants sous les gravats de leurs vies avortées. Les hommes se tuent et s’entretuent, il ne faut pas que les femmes se taisent. Ainsi pour relever la tête, pour épanouir la corolle, pour prendre son envol et croire encore à l’humanité de l’Humanité, il nous faut des milliers, des millions, des milliards de Marina Ovsiannikova ! N’hésitons pas à nous souvenir de son nom.

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On va tout normaliser

Posted by Olivier Manceron on 23 Fév 2022 in Tribunes Libres
On va tout normaliser

Bonjour, Tristesse ? Comment ça va ? ̶ Ça va, ça va ! ̶ Et les guerres ? ̶ Ça mijote, ça mijote. ̶ Et la Terre ? ̶ Ça tremblote, ça tremblote. ̶ Et la Mer ? ̶ Elle est en colère. Elle dévore la Terre, avec des vagues comme de grandes dents et des hurlement de vents déments. ̶ Alors, euh, les poires ? ̶ C’est le désespoir. ̶ Bon. Et les pommes ? ̶ Elles pourrissent, comme les hommes. ̶ Et les femmes ? ̶ Y’en a beaucoup qui perdent leur âme. ̶ Et les enfants ? Dis ! Et les enfants ? Même la Tristesse, elle se tait. Pour les enfants, c’est la honte. Où est passée ma belle humeur ? Le cœur me ronge. Les temps ont-ils à ce point changé ? Les démocraties ne seraient-elles que de petits intermèdes dans ce monde d’autocrates tyranniques ou d’oligarques corrompus, vaguement élus ? Les leçons des déflagrations mondiales ne leur ont laissé qu’un goût de revenez-y. Des missiles pointent leurs nez obscènes hors de leurs silos. Le prix du pétrole monte, autant que baisse celui de la vie. Les nouveaux poilus sont prêts, arme au pied, dans leurs tranchées boueuses . Les guerres justes et propres de nos aînés sont remplacées par d’encore plus justes et plus propres. Nos braves machos préfèreront sacrifier leur vie que leurs bourses sur l’autel du grand ordre patriarcal. Le sang des innocents va encore se diluer dans les océans. Messieurs, serrons les rangs ! On a compté les féminicides, les femmes violentées, les enfants « incestés », comptera-t-on les dommages collatéraux des victoires de nos héros ? On va tout normaliser. Notre technologie a automatisé les caissières, mais pas les femmes prostituées. Elles vont redevenir nos courageuses travailleuses du sexe au service de la nation, pour la splendeur de nos armées. Elles vont monter au grade d’assistante à la santé sexuelle, pour garder aux pauvres garçons handicapés le droit de baiser. La marchandisation des femmes porteuses de bébé deviendra éthique, oubliant le sacrifice contre rançon de l’amour maternel, pour le triomphe eugénique d’acheter un enfant « conforme » à ses bons gènes. Faudrait pas se faire livrer une fille handicapée, au prix que ça coûte ! Qui va se poser le problème des migrants en temps de guerre ? Et des vieux ? C’est fini les vacances en EHPAD. Les vieilles, au boulot ! Le monde va retrouver ses vieilles croyances, le veau d’or de la raison du plus fort et le mètre-étalon de la raison du plus riche. Les destructeurs vont piller, raser, incendier. Les bâtisseurs vont élever des monuments à la gloire éternelle des empereurs les plus cruels. On va tout normaliser.

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Tous nos vœux !

Posted by Olivier Manceron on 22 Jan 2022 in Tribunes Libres
Tous nos vœux !

Le jour se lève. Tout prête à la bonne humeur et à l’optimisme. Les omicrons s’apprêtent à estomper leurs vagues destructrices et l’avenir réapparait derrière les nuages roses de l’aube. Les grognements de chiens en laisse des armées étrangères résonnent dans les sous-bois des forêts frontalières, décorant de vert sombre leurs frondaisons, déjà frissonnantes de l’attente du printemps. Le monde bouge. La glace se fendille. Bientôt les beaux jours. Nos oreilles se sont faites aux débordements mousseux des borborygmes médiatiques et aux cris d’orfraie lancés par les protagonistes électoraux à chaque billevesée présidentielle. Nos yeux scrutent l’horizon en quête de nuées prometteuses, sans s’arrêter aux miasmes atmosphériques des pollutions industrielles. Nos bouches restent mi-closes. Les paroles s’éteignent sous le masque hygiénique, qui ne laisse échapper que les harangues des anti-quasi-tout et leurs vociférations libertariennes. Aux orées des bois, parés d’espoir et de pendants d’oreilles, les noisetiers feutrent de vert amande les chevilles moussues des futaies. Les premiers oiseaux des fourrés nous flattent les tympans de leur joie de vivre. On attend les fleurs. Les annonces catastrophiques des collapsologues climatiques relâchent leur étreinte sur nos cœurs, quand les bruits de bottes et de chenilles des lance-roquettes se font plus prégnants dans les haut-parleurs des chaînes continues d’actualité. Cela soulage un peu de changer de peur. Cela ne va pas si mal. On rencontre des difficultés à trouver une place à l’année en France dans un port de plaisance. On aspire à une vie normale. On attend le prochain calendrier de la levée des restrictions. Il fait froid, mais il y a du soleil. Les gros financiers du beau monde n’ont jamais été aussi riches. Les crises économiques et sanitaires annoncées ne sont que de nouveaux fromages pour leurs insatiables appétits. Enfin, des gens heureux ! Nous avons tant besoin d’années folles, de danses débridées, de fêtes, d’alcools et de légèreté. Alors vous comprenez, l’Ukraine, les gilets orange noyés par des mers dénaturées et les charniers de canards du Périgord ne vont pas entamer notre désir d’harmonie. Notre volonté de ne pas imaginer l'impensable doit nourrir nos capacités de développement personnel et contribue au maintien de nos équilibres intérieurs. Ne sont-ils pas les conditions expresses de notre santé et de notre prospérité ? Pour la nouvelle année, recevez tous mes souhaits de bonheur et de bonne humeur !

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On trie bien les ordures !

Posted by Olivier Manceron on 21 Nov 2021 in Tribunes Libres
On trie bien les ordures !

Depuis quand l’humanité est-elle tombée dans l’énorme piège des « normes » ? Les êtres humains se sont fait prendre dans les chausse-trappes des groupes, des communautés, des ethnies, des castes et des races, probablement dès le néolithique. Avec l’agriculture et la domestication des animaux, la richesse de ces civilisations premières a permis un accroissement rapide des populations, entraînant la nécessité de les comptabiliser. Pour compter, il a fallu écrire. Les scribes et les comptables, mais aussi les voleurs et les escrocs se sont organisés. La hâte a gagné les normatifs et les comptes ont remplacé les contes des veillées d’hiver. La hiérarchie des sociétés sexistes a offert à ses despotes le privilège du vol légal grâce à la mise en coupe réglée de leurs peuples maintenus en servitude volontaire. Mais il faut diviser pour régner. Le triage eugénique oblige à extraire les chèvres des moutons, les noirs comme ceux à cinq pattes et les tondus des galeux. La démocratie athénienne avait déjà soigneusement séparé les citoyens des étrangers, des esclaves, des femmes et des enfants. Les normes psychiques et physiques, érigées en esthétiques sacrées, avaient déjà acquis la cruauté implacable de celles de notre société moderne. On y tuait les mal formés, violait les femmes et les enfants, exilait les lépreux et enfermait les invalides survivants. La charia n’a rien à envier à ces coutumes ancestrales cruelles. La naissance des nations au dix-neuvième siècle, circonvenant les gens derrière des frontières d’états impérieux, a soulevé suffisamment de haines patriotiques pour nous offrir les massacres et les génocides du vingtième siècle. Derrière ces frontières, érigées en grandes murailles scarifiant la planète bleue, chacun.e se retrouve identifié.e. Notre identité ne nous appartient pas. La société sexiste nous tranche en groupes et sous-groupes, nous déchire en familles et sous-familles, nous découpe le long de nuanciers imbéciles de couleur de peau, de déclassements de richesse et de dégradés de pouvoir social. En haut, les grands blancs riches mâles, les intacts, les intouchés, que les ressacs des rumeurs de leurs crimes ne peuvent atteindre. En bas, les intouchables. « Iels » sont sans dents, sans pieds, sans argent et sans papiers. Le titre de « Miss Univers de la misère » a été attribué ce mois-ci à une migrante, moyen-orientale, musulmane, affamée, morte avec son nouveau-né en accouchant dans les glaces d’une forêt polonaise. Le prix lui sera remis par un petit tyran moustachu biélorusse, avec la bienveillante bénédiction des puissants de ce monde.

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Ô vous, frères humains

Posted by Marie Louise on 16 Nov 2021 in Théâtre
Ô vous, frères humains

D’Albert Cohen
Lecture : Jacqueline Chevallier et Patrick Chevillard
Musique et mise en espace : Rémy Chevillard

Que devient un petit garçon qui, le jour de ses dix ans, voit pour la première fois un regard de haine se poser sur lui, entend les mots de la haine briser à jamais son cœur et sa joie ? Il est difficile de l’imaginer si on ne l’a vécu.
Mais le vieil homme se souvient, lui, de cette blessure du 16 août 1905, de la plaie ouverte — et jamais cicatrisée —, dans sa vie d’enfant aimé, heureux de vivre, de la brûlure des mots que lui jeta au visage un camelot au rictus haineux : « Sale juif !... C’est pas chez toi ici ! »
À 76 ans, Albert Cohen regarde le petit garçon de dix ans qu’il était, éperdu de souffrance, et considère l’adulte qu’il est devenu, qui pense à sa propre mort et se souvient des morts dans les chambres à gaz des camps nazis : « Je suis le spécialiste de la mort », écrira-t-il.

Ô vous, frères humainsCette œuvre grave et forte, Jacqueline Chevallier et Patrick Chevillard en ont donné lecture au public convié samedi 13 novembre, au Centre culturel de Coye-la-forêt, par l’association « Le Cœur et la plume - Solidarité Coye ». La profonde humanité du texte, comme sa beauté, étaient à sa place ce soir-là pour donner la main à la solidarité entre « frères humains », au rejet définitif de toute haine et de toute exclusion.
Car enfin l’exclusion et la haine sont encore là, elles s’entendent encore dans les discours d’aujourd’hui, et la parole d’Albert Cohen, le monde a besoin de l’entendre.
Là est la richesse du texte. Il n’est pas seulement le récit d’un souvenir marquant de l’enfance de l’écrivain, c’est une dénonciation des violences perpétrées au fil des siècles, depuis les pogroms jusqu’à l’extermination planifiée par les nazis, en passant par l’Inquisition et l’affaire Dreyfus. Il est une révolte contre l’usage de la force et des armes, contre l’exclusion de l’étranger, une dénonciation de l’hypocrisie bourgeoise qui prône « l’amour du prochain » en même temps qu’elle s’accommode, et use, de la barbarie. Un plaidoyer vibrant pour le rejet de toute haine.
Ô vous, frères humainsLes voix des lecteurs ont varié les tonalités, modulé les propos, se sont emparées du texte comme d’une partition, jouant de l’humour et de l’autodérision, transmettant la tendresse ou la douleur, criant la colère et la révolte de l’écrivain contre les injustices et les exactions, et en appelant à nous « frères humains » pour qu’enfin la haine ne l’emporte plus.

La mise en scène de la lecture, Rémy Chevillard l’a voulue d’une parfaite sobriété pour que rien ne distraie l’auditeur de son écoute : sur fond de rideaux noirs, deux espaces de lecture, deux postures, deux voix rassemblées côté jardin, proches et distinctes. Lampes discrètes sur les deux tables. On apprécie le souci de l’esthétique et du détail : le gilet noir masculin sur une chemise bordeaux, l’élégance d’une robe noire ouvragée, un bijou discret. On serait presque tenté de projeter des personnages sur les acteurs-lecteurs, comme les parents du jeune Albert, tant les voix masculine et féminine savent dire la tendresse pour l’enfant, l’admiration pour l’être qu’il devient, ainsi que la douleur éprouvée quand celui que l’on chérit plus que tout a subi une telle violence.

Ô vous, frères humainsOutre les mots et les voix justes, la musique de la clarinette et de l’accordéon offrit des pauses dans le récit pour laisser se développer les vibrations qu’il suscite, pour donner du temps à l’émotion et à la réflexion ; la pensée du spectateur suivait son cours vers son propre imaginaire, emmenée par la mélodie des musiques de l’Est. Témoin à distance, assis sur un tapis, Rémy Chevillard offrait, par la musique, sa propre lecture du texte.

Au sortir de l’obscurité de la salle, l’on se rassembla autour d’un verre de cidre et d’un gâteau au chocolat pour partager ses émotions dans les échanges de l’amitié. La solidarité ne fut pas un vain mot puisque Jacqueline, Rémy et Patrick remirent à l’association « Le Cœur et le plume-Solidarité Coye », pour le soutien aux exilés, l’intégralité de la recette de la soirée.

Ô vous, frères humains

 

La lecture théâtralisée a été reprise au Festival "Saint-Maximin sur scène", le vendredi 19 novembre. Les photos ont été prises au cours de cette représentation par Audrey Pestel (signant du nom de : Aude Landelle en tant que photographe).

 

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Les techniciens de la régie : Lumière !

Posted by Marie Louise on 26 Oct 2021 in Festival théâtral
Les techniciens de la régie : Lumière !

Au théâtre, ce sont eux qui détiennent le pouvoir suprême de donner la lumière, la sculpter, dessiner des ombres, diriger un faisceau pour extraire les comédiens de l’obscurité.

Les techniciens de la régie : Lumière !Les techniciens du Festival théâtral, le blog coye29 les connait bien depuis treize ans qu’il les rencontre. Au petit matin, la présence de Franck Martin sur le plateau, responsable technique, donne le La. On sait que la fête se prépare. Avec son équipe et le régisseur — ou la régisseuse — de la troupe qui se produira en soirée, muni de la précieuse fiche technique (dite "plan de feu"), il organise l'aventure. Les décors sont déchargés et mis en place, les échelles montées, la tour glisse sur le plateau, les projecteurs sont hissés, vissés, s'accrochent dans les cintres. Dans la cabine de régie, les curseurs glissent sur les consoles et commandent l’éclairage, la bande-son est testée. En un va-et-vient incessant de la cabine au plateau, tout est vérifié. Quand les comédiens arrivent dans l'après-midi pour une dernière répétition, tout est en place. Il ne restera que les derniers réglages à faire.

Et le soir, pendant les échanges entre comédiens et spectateurs dans le hall du Centre culturel, Franck et son équipe "font le ménage" sur le plateau, ou plutôt dans les cintres, une fois que le décor et les malles ont été évacués. Il faut que là-haut la grille d’accrochage soit « propre » pour le lendemain, dit Franck, c’est-à-dire délestée des projecteurs qui ont servi la pièce qui vient d’être jouée, et chargée des sources de lumière voulues par le nouveau régisseur du lendemain matin.

Coup de chapeau à l'équipe de Franck Martin :
Franck Seigneuric : une dizaine d'années au festival, il est courtois, aime expliquer, souvent en haut de l'échelle ;
Daniel Zielcke : un fonceur, il ne recule devant aucune charge, ne s'arrête jamais, aime cuisiner, six ans de Festival ;
Florian Huet : le jeune de la bande, six ou sept ans de Festival, demandé partout, débordé de travail, agile, il aime l’escalade de la tour ;
Les techniciens de la régie : Lumière !Christian Colombier : le Coyen qui a vu grandir le Festival et n’a pas résisté à l’attrait du théâtre dans sa ville, il travaille le plus souvent dans les théâtres parisiens ;
Jean-Pierre Izaguire : en 1e année au Festival, il remplace Bruno Baïdez, encore très présent dans le cœur de l'équipe. Difficile de photographier Jean-Pierre, il court toujours !

Quant à Franck Martin, il est fier de dire que son premier Festival était en 1993. Si l'on veut un cours sur le matériel, il est intarissable. L’œil rieur, le cheveu en bataille ou sous un bonnet de laine, toujours content d'être là. C'est lui qui forme l'équipe, et les reports du Festival dus au covid19 ne lui ont pas facilité la tâche, explique-t-il :
— Il a fallu annuler les plannings de travail deux fois, puis tout refaire... Le covid a été très difficile pour les intermittents, beaucoup ont lâché le métier. Moi, j’ai eu la chance de trouver du travail, hors spectacles, j’ai beaucoup travaillé, j’ai été architecte, électricien, maître d’œuvre pour la rénovation des boutiques du Palais-Royal.
— Quand j'ai eu enfin du travail [de régisseur] cet été avec un Festival à Montmartre, dit Franck Seigneuric , j'ai retrouvé la pêche, j'ai compris que j'aimais ce métier. Mais la période sans ce travail a été difficile. Notre métier nous a manqué.
Et Daniel ajoute :
— Je suis resté dix mois sans travailler, j'ai perdu de l'énergie. La reprise a été violente, je n'avais plus les mêmes réflexes.

À bâtons rompus
Il fait soleil, nous sommes tous les quatre assis, dehors près de l’antre réservé aux branchements multiples, dont un portant expose en bon ordre les spaghettis noirs des câbles. Ne rentre pas ici qui veut. La porte est ouverte mais l’entrée n’est pas libre. C’est aussi le QG de la technique, là où chaque spectacle a son dossier, la référence avant d’entrer en action. De l’autre côté du mur de la salle de spectacle, près duquel nous nous tenons, on entend les enfants hurler, spectateurs heureux de « Cendrillon » ce matin-là. Nous parlerons donc à voix basse pour ne pas les distraire de leur joie.

Les techniciens de la régie : Lumière !— Quelle impression gardez-vous de ce 40e Festival ?
— Une très belle programmation au niveau artistique, dit Franck spontanément. Un très bon choix de spectacles. Parfois lourd techniquement, comme Lawrence, mais beau. Les organisateurs maîtrisent le planning sur le plan de la régie et ont su alterner les spectacles en fonction des impératifs techniques. On a un temps de présence conséquent, mais nous sommes solidaires, et il n’y a pas de tire au flanc ici. Le soir on n’arrête pas parce que c’est 18 heures, mais parce que c’est fini — cela peut filer jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. On est passionnés par ce qu’on fait.

— Et vos spectacles préférés ?
— « Je vole...et le reste je le dirai aux ombres », c’est la perfection technique, dit Daniel. Et le scénario est intéressant, j’aime que l’on sache qui est ce personnage, qu’on comprenne qui il est. Cette pièce donne une forme de réponse, au moins on peut l’imaginer. Le point de vue est enrichissant.
— « La mécanique du hasard », c’était techniquement parfait. Aucune erreur dans la fiche technique. Le régisseur de la troupe était super, il est arrivé avec une mallette à la James Bond ! Il sait tout faire, il est constructeur, scénographe et il a tenu la régie pendant le spectacle.

Les techniciens de la régie : Lumière !— On est unanimes sur les spectacles, nos préférences à tous, c’est « Je vole », « Lawrence » et « Cendrillon ». « Grou » aussi était très bien.
— Pour certains d'entre nous, on a trente ans de recul, d’expériences et on n’est pas blasés. On découvre et on apprend encore, à cinquante piges..., et on fait des erreurs aussi...
Franck Martin a envie de parler de son expérience de responsable lumière dans « Le fils » de Jon Fosse :
— Le metteur en scène Jean-Paul Dubois [« Le Fils, de Jon Fosse »] m’appelle « Le prince des lumières », dit-il en riant. J’ai travaillé sur les éclairages et j’ai mis en place la scénographie (créée par le metteur en scène et la scénographe Yaël Haber). Je me suis passionné pour cette pièce, il était important de réussir, car elle a été coproduite par le Festival. Je n’ai pas mis de projecteur de face car il fallait un éclairage intime. Tu as vu le plancher en forme de trapèze ? La couleur du sol représentait l’intérieur du chalet ou la terrasse.
— Ah non ! De ma place en D14, au premier rang côté cour, je ne vois rien de ce qui est au sol.
— C’est vrai, le premier rang est inutile, je l’ai déjà dit, il n’y a pas assez de recul.
Franck Seigneuric intervient pour un précieux conseil :
— Pour bien voir il faut se placer au milieu du 11e rang, c’est ce qu’on appelle « l’œil du prince ».
Je m’en souviendrai en mai prochain !

— Parle-nous de la cuisine, Daniel
Un soir après spectacle, vers 23 h 30, quand je viens en bord de plateau pour voir le démontage, le ménage, comme dit Franck M., celui-ci me dit : « Va voir dehors, prends une photo. »
J’hésite un peu, il fait noir... Il insiste :
— Va voir, n’aie pas peur, il y a une surprise !
En effet, il y avait une surprise le long du trottoir, à l’arrière d’un camion blanc ouvert sur la nuit noire, la cuisine de Daniel, éclairée a giorno ! Daniel était affairé devant ses fourneaux, touillant une sauce au fond d’une poêle, près d’une énorme marmite. Et une bonne odeur avec ça, tout autour du camion et qui s’infiltrait jusque dans le local de déchargement.

— Je fais la cuisine pour bien manger. Cette année, je me suis dit que ce serait pratique de manger chaud à l’heure qui nous convient par rapport au montage technique. Donc j’ai ramené un camion que j’ai aménagé en cuisine, et quand la situation s’y prêtait, pour un petit montage, je me suis mis en cuisine, et nous dînions ensuite tous ensemble. J’ai fait à peu près huit dîners, par exemple des escalopes à la crème avec petits pois aux lardons, des spaghettis à la sauce tomate avec basilic, des saucisses de Toulouse avec du riz, des légumes verts, des crudités...
Après le prince des lumières, voici le prince de la cuisine !

Les techniciens de la régie : Lumière !

Quoi qu’il en soit, ils ont été tous les six, pendant plus d’un mois, Jean-Pierre, Daniel, Christian, Florian et les deux Franck, les princes du plateau du 40e Festival Théâtral de Coye-la-forêt. Merci les amis ! C’était beau. On se reverra en mai 2022.

 

Lien vers la galerie photo :   Les techniciens de la régie Les techniciens de la régie : Lumière !

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MARX ET LA POUPÉE

Posted by Laurent Domingos on 23 Oct 2021 in Festival théâtral
MARX ET LA POUPÉE

De Myriam Madjidi
Cie Les Petits Plaisirs
Mise en scène : Raphaëlle France-Kullmann

Lundi 4 octobre

Marx et la poupée, c’est d’abord le titre d’un roman poignant, de Maryam Madjidi, Prix Goncourt du premier roman, l’histoire des premières heures de la révolution iranienne, vécue par une enfant, depuis le ventre de sa mère jusqu’à ses six ans. Survient alors l’exil en France, terre d’asile, où Maryam va devoir s’adapter à une nouvelle culture, faire le deuil de sa propre langue pour en accueillir une autre, puis grandir, se construire, vivre, aimer. Ce roman passionnant se lit d’un souffle et se suffit à lui-même. Il paraît donc osé de prétendre le magnifier en le mettant en scène au théâtre. Ce défi a été remporté avec talent par la Compagnie Les Petits Plaisirs.

MARX ET LA POUPÉEL’intelligence de la création a été d’abord de faire confiance à l’écriture très évocatrice de Maryam Madjidi : à l’écoute du texte, les images défilent dans l’imaginaire de l’auditeur, les scènes se mettent en place, les personnages, les couleurs, les odeurs, les sensations nous parviennent, et les émotions leur emboîtent le pas.

Mais il fallait aussi trouver un axe dramaturgique fort pour porter une telle œuvre au plateau. La clef de cette énigme, c’est la langue. Lorsqu’elle arrive en France, Maryam apprend très vite le français, mais refuse de le parler, elle s’exclut en parlant uniquement perse à l’école. Sa langue affective bloque sa langue d’accueil, la jeune fille ayant peur que son exil fasse disparaître sa langue maternelle. Lorsqu'elle finit par se rassurer, l’effet inverse se produit : elle « avale sa langue » perse et ne parlera désormais plus que français. La langue, c’est la culture, les racines, rien de plus naturel donc, que d’aborder l’exil, le déracinement, par la langue. Le génie de la création a été de raconter l’histoire de Maryam en convoquant trois langues différentes, à égalité : la musique, le français, et la langue des signes.

MARX ET LA POUPÉESur scène, le dispositif scénographique est assez sobre : plateau nu ou presque, un micro, des instruments. Noir. Lumière : s’alignent alors trois Myriam, trois guerrières vêtues de noir, au charisme écrasant : Elsa Rozenknop, tantôt derrière un micro, tantôt simplement devant nous ; Aude Jarry, qui manie la langue des signes avec une théâtralité et une poésie impressionnantes, Clotilde Lebrun qui nous envoûte du son de ses guitares électriques avec une puissante sensibilité. Toutes trois interprètent le roman en harmonie, toutes trois se complètent, nous embarquent, nous hypnotisent, nous font frissonner, rire, pleurer. Elles incarnent parfaitement le propos. On oublie une quatrième guerrière : la créatrice lumière, Amandine Richaud, qui a fait un travail admirable, pour créer une intimité délicate, utilisant intelligemment les rasants et les contres.

MARX ET LA POUPÉE

Ces quatre héroïnes nous capturent dès la première seconde et les spectateurs, sourds et entendants, enfourchent, chacun avec sa sensibilité, ces trois langages et embarquent ensemble dans l’univers bouleversant de Maryam Madjidi. À la sortie, on a envie de courir dévorer son roman. Un tel spectacle vivant au festival de Coye : quelle chance !

 

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Trois décades pour quatre décennies

Posted by Jacqueline Chevallier on 21 Oct 2021 in Festival théâtral
Trois décades pour quatre décennies

40e festival théâtral de Coye-la-Forêt du 24 septembre au 22 octobre 2021

Voilà, ma chère amie, la salle est désormais vide le soir, et nous ressentons comme une impression de vacuité maintenant que les lampions sont éteints et la fête finie. Finie pour nous du moins, car les enfants du village et des environs pendant une semaine encore vont partager la joie du théâtre.

Je ne dédaigne pas les spectacles pour enfants, il m'est arrivé d'en voir de très beaux. Je garde le souvenir émerveillé d'une adaptation de « L'enfant de la haute mer » de Supervielle vue au Petit Chaillot dans les années 80, qui était d'une délicatesse et d'une poésie rares. Quoi qu'il en soit, la compagnie des enfants est toujours amusante : ils sont bon public. C'est pourquoi, les années précédentes, il m'est arrivé de me glisser au milieu des matinées enfantines, parmi les scolaires, comme on dit maintenant. Un jour, j'étais assise à côté d'une petite fille des Trois Châteaux – vous vous souvenez de ce pensionnat qui accueillait des enfants parisiens défavorisés. À un moment, au milieu du spectacle, il y eut comme une pause, un noir peut-être : la petite fille se tourna vers moi, inquiète, et me demanda : « C'est déjà fini ? » Je la rassurai. Elle était touchante, tellement triste à l'idée que la magie du théâtre puisse s'interrompre aussi brutalement.

Cette année, je n'irai pas me mêler aux enfants des écoles, car nous avons eu notre comptant : vous imaginez, trois semaines de théâtre, avec un spectacle nouveau chaque soir, et juste relâche le dimanche. Vingt-et-un spectacles très différents les uns des autres, depuis le plus classique jusqu'au plus moderne, avec du moderne traité de façon classique et du classique traité de façon moderne : tout est possible au théâtre !

Trois décades pour quatre décenniesJ'ai cru comprendre que Pierre Notte, qui est venu en personne nous parler de « L'effort d'être spectateur », nous invitait à être critique, à ne pas nous contenter d'un simple divertissement, à exiger de la « proposition artistique qu'elle ne [nous] conforte pas dans [notre] médiocrité de consommateur culturel ». C'est pourquoi il m'arrive parfois d'être un peu sévère avec ce que nous voyons. Si je ne doute pas que l'art soit difficile, sachez que la critique n'est pas aussi aisée que l'on dit. On ne peut se contenter de lever le pouce vers le ciel ou de le pointer vers le sol. Encore faut-il argumenter et donner les raisons qui justifient le jugement, qu'il soit négatif ou positif tout aussi bien. Et puis, vous vous en doutez, à s'y exercer, on ne se fait pas que des amis.

Comme vous savez, nous nous amusons parfois à décerner – tout à fait entre nous – des Molières à la fin du festival ; par le passé, vous avez fait partie quelquefois de ce jury amical. Depuis la lettre que je vous ai adressée la semaine dernière, nous avons vu tant de belles choses qu'il serait impossible de les départager et nous y avons renoncé tellement il y avait de spectacles auxquels nous aurions voulu décerner la récompense suprême. Je me demande comment font les jurys dans les compétitions officielles. Nous avions déjà récolté quelques pépites lors des deux premières semaines, mais lundi « En ce temps-là, l'amour » devait de toute évidence être nominé, et mardi nous pensions : le Molière reviendra peut-être à « Échos ruraux ». Trois décades pour quatre décenniesMais jeudi « Je vole et le reste je le dirai aux ombres » risquait de destituer les précédents et vendredi, comme un bouquet final, « Lawrence d'Arabie » parachevait le feu d'artifice. Ainsi chaque soir, le spectacle du jour détrônait celui de la veille. Si on estime qu'« Échos ruraux » pouvait être considéré comme l'équivalent au théâtre de Ken Loach au cinéma, ce « Lawrence », alliant l'intime et la grande Histoire, le quotidien et l'épopée, serait digne de John Ford. Il emporte donc la palme, mais il est vrai qu'avec huit comédiens sur scène, deux musiciens et une chanteuse, il jouait dans une autre catégorie que toutes les autres pièces que nous avons vues au cours de ce festival. Et mercredi ?, me direz-vous. « Occident » a provoqué un clivage absolument radical au sein du public, même pas entre ceux qui ont aimé et ceux qui n'ont pas aimé, mais carrément entre ceux qui ont "adoré" et ceux qui ont "détesté". Pour autant, vous savez bien, chère amie, que je ne tiens pas l'unanimité pour un gage de qualité, non plus que le scandale d'ailleurs.

Depuis que nous venons très fidèlement au festival de Coye-la-Forêt, il est assez drôle de constater que certaines années il y a des constantes ou des échos d'une pièce à l'autre, soit dans les thématiques abordées, soit dans les procédés utilisés par les metteurs en scène : cette année il était question du théâtre, du travail du comédien, avec notamment cette Marquise, la Du Parc, qui faisait chavirer tous ceux qui l'approchaient et qui nous a conquis, nous aussi. Puis de l’effort du spectateur, avec Pierre Notte que j'ai évoqué un peu plus haut. Ce thème du travail théâtral s'est retrouvé dans d'autres pièces : il était étonnant de découvrir, dans « Je vole », un professeur d'art dramatique, personnage très désagréable, humiliant son élève ; il faisait écho en négatif à celui si chaleureux et bienveillant qui, en début de festival, encourageait un timide collégien à entrer « Dans la peau de Cyrano. » Enfin , « Le Quatrième mur » s’est confronté à la difficulté, ou à l'impossibilité peut-être, de monter une pièce de théâtre dans une zone de guerre, avec l'ambition de faire vivre ensemble, ne serait-ce que l'espace d'une soirée, les différents belligérants. À l’inverse, Gilles Segal dans « Le Marionnettiste de Lodz » et « En ce temps-là, l’amour » proposait le théâtre comme une issue possible pour échapper à la peur et à la barbarie.

Trois décades pour quatre décennies

Certaines années, il est arrivé que la vidéo se retrouve dans plusieurs spectacles. Cet automne – est-ce la saison qui a voulu ça ? – nous étions souvent dans le brouillard, des volutes de fumée envahissant le plateau provoquant, avec les jeux de lumière et de contre-jour, des tableaux d'ombres et de silhouettes parfois saisissants. Ce sont des effets de mode, certainement inconscients et involontaires, assez étonnants, mais tout à fait manifestes. L'année prochaine, autre chose flottera dans l'air du temps.

Parmi la très grande quantité de spectacles que nous voyons ici ou ailleurs, je m'aperçois que j'en oublie beaucoup au fil des ans. Quand je consulte mes archives, pour la majorité d'entre eux, je ne me rappelle même plus les avoir vus. Il en est d'ailleurs de même pour les films ou les livres que j'ai lus. Je crois que ce phénomène s'accentue avec l'âge. Cela ne veut pas dire que sur le moment je n'y ai pas trouvé de l'intérêt et du plaisir, mais le souvenir s'efface. Nous verrons dans un an ou deux quelles pièces sortent du lot, lesquelles émergent comme des instants de ravissement de ce quarantième festival.

J'ai hâte de vous retrouver, chère amie, et souhaite de tout cœur que vous soyez parmi nous en mai prochain, car je ne doute pas que le quarante-et-unième festival qui se prépare déjà saura nous apporter son florilège de belles découvertes.


Bien à vous,
Votre fidèle Mathurine

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LAWRENCE

Posted by Christine Stragier-Rousselle on 21 Oct 2021 in Festival théâtral
LAWRENCE

d'Éric Bouvron et Benjamin Penamaria
Atelier Théâtre Actuel
Mise en scène : Éric Bouvron

Vendredi 15 octobre

Il flottait un air de liberté et de légèreté sur la salle Claude Domenech en ce vendredi soir pendant que trois musiciens s'installaient sur la scène. On évoquait en sourdine Les Cavaliers – vus en mai 2015 au 34e Festival.

La voix claire d'une mezzo-soprano – Cécilia Meltzer – s'élevait au-dessus des spectateurs.

LAWRENCEAyant révisé mon Lawrence d'Arabie pour les Nuls, je fus assez surprise de le trouver, dans l’interprétation de Kevin Garnichat, plein d'allant et de naïveté, Candide mâtiné d'Indiana Jones. Parachuté agent de liaison, l’apprenti archéologue aurait-il été manipulé ? Face à l’empire ottoman et l’Allemagne opposés aux tribus arabes, « aidées » si l’on peut dire par la perfide Albion et une France un rien balourde, l’enfant naturel qui rêvait d’aventures croyait avant l’heure au printemps arabe.

LAWRENCEL’appel à l’imaginaire du spectateur d’Éric Bouvron, la verve et l’engagement de huit acteurs masculins surfant du militaire british amidonné au traitre d’opérette, d’un chameau terriblement humain ou d’un humain terriblement chameau, avec une mention spéciale pour Dahoom – Slimane Kacioui – l'ami fidèle de Lawrence, un Jiminy Cricket parfait, ont eu rapidement raison de mon humeur du jour.

LAWRENCELa dynamique était en marche, dans une mise en scène effervescente, des effets « spéciaux » pleins d’imagination, une musique et des lumières au cordeau qui faisaient naître sous nos yeux paysages, actions et émotions, le lent voyage en train de militaires turcs, le désert traversé à marche forcée pour rejoindre Aqaba. Le temps d’imaginer la constellation d’Orion au bivouac, un traité dépeçait le Croissant fertile. Les conséquences géopolitiques de ces traits de crayon hâtifs hantent encore chaque jour nos écrans et nos vies.

LAWRENCEUn personnage rappelait : « Il y a les visionnaires et les conformistes ». Désabusé, Lawrence, l’agent double doublé, traînera un moment son désarroi et les cauchemars liés aux combats gagnés ou perdus avant que le vent de l’Histoire ne l’entraîne encore et toujours vers de nouvelles aventures.

De Damas à Médine en passant par Londres ou Paris, comme le sable, le temps avait coulé entre les doigts de cet étonnant Lawrence.

Voir Les Cavaliers sur coye29 :
http://coye29.com/blogs/blog2.php/2015/05/18/les-cavaliers-1

 

Lien vers la galerie photo :  LAWRENCE d'Éric Bouvron et Benjamin Penamaria LAWRENCE

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La Veuve convoitée

Posted by Christine Pipaud-Royer on 20 Oct 2021 in Festival théâtral
La Veuve convoitée

De Victor Haïm d’après Goldoni
Théâtre de La Lucarne
Mise en scène : Isabelle Domenech
Samedi 16 octobre

Pour clore le 40ème festival théâtral, le Théâtre de la Lucarne, troupe née en 1967 à Coye, nous a présenté « La Veuve convoitée » de Victor Haïm, un retour au théâtre classique avec perruques et pourpoints.

Victor Haïm revisite « Le Riche assiégé » de Goldoni, une comédie facétieuse et divertissante où l’un comme l’autre porte un regard amusé et moqueur sur la bourgeoisie vénitienne de l’époque avec quelques personnages truculents.

La Veuve convoitéeAmour et argent sont au centre de l’intrigue. De longue date, l’argent fait tout, vous rend puissant et vous attire les faveurs d’autrui quand vous en avez et vous relègue au pilori quand il vous fait défaut. Voilà qui mène le Comte Orazio, veuf et ruiné, à la tentative de suicide. Mais le hasard fait parfois bien les choses et la grandeur (acte 2) prend parfois la suite de la décadence (acte 1).

Suicide … un bien grand mot qui tient ici de la farce car Monsieur le Comte prête à rire tellement il est pathétique pour s’être jeté du haut de son canapé. Il n’en gardera qu’une légère bosse ! N’eût-il pas vendu son armoire qu’il aurait sauté de celle-ci, mais le résultat eût été identique.

Poursuivi par ses créanciers qui lui ont saisi tout son mobilier, il ne lui reste plus qu’un canapé. Aubaine pour la troupe qui fait ainsi l’économie d’un décor !

Affolé par l’idée d’avoir à affronter son banquier, Raimondo, et attirer sa compassion, voire un délai de paiement, Orazio feint la maladie et fait passer son ami Ricardo pour médecin. D’autre part, sa ruine anéantit ses chances d’épouser une belle veuve qu’il convoite de longue date, Felicita Bellini da Ponte et qui n’est pas indifférente à sa cour, laquelle est harcelée par le banquier pour effacer les dettes de jeu de son jeune frère Emilio.

Ne manquait plus au tableau que les contrariétés que lui occasionne sa demi-sœur Livia, pressée de prendre mari mais qui ne pourra le faire que lorsque son ainé aura convolé, car c’était là le désir de leur défunt père.

Heureusement pour le comte, il a à ses côtés une servante espiègle et enjouée, à la fois témoin et confidente qui n’hésite pas à user de ruses et même de ses charmes pour venir en aide à son maître et « éconduire les sangsues ».

Goldoni (1707-1793) était un grand admirateur de Molière (1662-1673) qui lui-même d’ailleurs écrivit dans la tradition de la comédie italienne. Rien d’étonnant à ce que l’on retrouve quelques ressemblances avec des personnages de Molière et que la pièce se finisse bien.

La Veuve convoitéeRicardo devient médecin malgré lui. Raimondo, le vieillard libidineux au vocabulaire cru et imagé finit par être un malade imaginaire doublé d’un Tartuffe. Orazio fait des vers pour une belle dame dont les beaux yeux le font mourir d’amour tout comme le faisait le bourgeois gentilhomme. L’oncle défunt aurait pu être Harpagon. Quant à Bigolina elle a un petit quelque chose de Scapin dans sa manière de bondir des coulisses, de ces valets malicieux que l’on retrouve dans toutes les comédies de Molière.

Comme dans la commedia dell’arte, tous les malheurs qui s’abattent sur les personnages ne sont qu’éphémères. Il y a toujours un retournement de situation. L’acte 1 s’achève avec un coup de théâtre, l’oncle avaricieux est mort laissant pour seul héritier Orazio, et l’amour triomphe dans l’acte 2. Même le petit escroc d’Emilio échappera aux galères.

Un sympathique moment de théâtre offert par sept comédiens dynamiques évoluant dans de très beaux costumes.

La Veuve convoitée

A noter : Le Théâtre de La Lucarne participera au Festival « Saint-Maximin sur scène » avec une représentation de la pièce de Jean-Claude Grumberg « Votre maman » le lundi 15 novembre à 20 h 30.


https://www.saintmaximin.eu/manifestations-st-maximin-oise-60_fr.html
Il reprendra également « La veuve convoitée » au Centre culturel de Coye-la-forêt le samedi 11 décembre à 21 h.

 

Lien vers la galerie photo (autour de la scène) :  La Veuve convoitée De Victor Haïm d’après Goldoni La Veuve convoitée

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En ce temps-là, l’amour

Posted by Julie Uzan on 17 Oct 2021 in Festival théâtral
En ce temps-là, l’amour

De Gilles Segal
Mise en scène de Christophe Grand

Lundi 11 octobre

Tellement émue et affectée qu’il m’a fallu quelques jours avant que je puisse écrire ces lignes…

Le spectacle nous plonge dans un décor désuet. Seul en scène, avec comme accessoire principal un magnétophone, David Brécourt interprète extraordinairement bien le magnifique texte de Gilles Segal. Par moment nous entendons des bruits d’horloges, qui peuvent faire référence au temps qui passe, comme au titre de la pièce et aux sept jours dans ce train… Au loin, nous apercevons sur le bras du comédien un numéro, un numéro qui fait écho à son histoire personnelle, un numéro qui nous rappelle qu’en ce temps-là les Hommes n’étaient plus considérés comme des humains.
Une leçon de vie, de transmission et un récit poignant qui résonne comme un hymne à la vie, à l’amour !

Sept jours, c’est le temps qu’il aura fallu à un père pour faire vivre à son fils une vie entière.

En ce temps-là, l’amour« En ce temps-là, l'amour était de mentir aux enfants. » Voilà les premières paroles prononcées de ce récit poignant. Travestir la vérité quand elle devient hideuse !
La pièce démarre doucement, le grand-père a du mal à s’exprimer, du mal à poser des mots sur ce traumatisme gravé dans sa mémoire et pourtant, au fur et à mesure nous le voyons se transformer, se libérer… C’est lui qui nous transporte pendant sept jours dans ce train, dans ce train qui le conduisait, lui et les autres, à la mort.
En ce temps-là, l’amourLors de cet épouvantable voyage, il fait la rencontre d’un drôle d’homme et de son fils. A ses yeux l’homme incarne la folie, car il parle à son fils de choses totalement absurdes ; il lui demande s’il a bien fait ses devoirs pour le lendemain, or il sait pertinemment que demain ou après-demain ou dans trois jours il ne retournera jamais à l’école. Il sait que ce sont sans doute ses derniers jours de vie. Il décide alors lui faire vivre une vie merveilleuse, de lui faire vivre la vie qu’il aurait eue s’il n’avait pas été juif et de lui transmettre les connaissances qui feront de lui un homme en seulement six jours. Sept jours, comme la création du monde…mais cette fois à l’envers !
D’abord perplexe, le grand-père devient admiratif envers ce père aimant et protecteur.

Tout s’enchaine, nous ressentons de plus en plus le chaos dans ce wagon, du bruit, beaucoup de bruit, des cris, de la peur… Mais le père a une imagination débordante et ne laisse rien paraître de sa douleur sur son visage, de son effroi car il sait qu’une fois arrivés, ils vont mourir.
En ce temps-là, l’amourAu bout de quelques jours, on ne sait plus très bien qui du père ou du fils protège l’autre.
Nous voyons à quel point le grand-père est traumatisé par cette horreur, il n’arrive pas toujours à finir ses phrases et il y a un certain mot qu’il ne prononce jamais, seulement à la fin de la pièce nous l’entendons dire : Auschwitz.
Ce témoignage ne tombe jamais dans le pathos et on rit parfois, mais avec une certaine culpabilité.
Si la pièce aborde la shoah, thème cher à Gilles Segal, c’est surtout de transmission et d’amour dont il s’agit. Le devoir est essentiel pour que les générations futures n’oublient jamais.

 

Lien vers la galerie photo :   En ce temps-là, l’amour De Gilles Segal En ce temps-là, l’amour

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Occident

Posted by Chantal Gleyses on 16 Oct 2021 in Festival théâtral
Occident

de Rémi De Vos - Cie La Batailleuse
Mise en scène : Laurent Domingos

Mercredi 13 octobre

Résistance

Ils sont deux, seuls dans leur face-à-face. C’est une soirée comme les autres. Elle fait sa gym avec son coach à la télé, il rentre tard, après avoir bien picolé. OccidentIl l'injurie, elle lui répond. Ils s’insultent, se poursuivent, se battent. Et les soirées se répètent. Sans échappatoire. Le spectateur, sidéré ou fasciné, n’en croit pas ses oreilles. Tous les coups sont permis. Et les séquences en voix off tirées de vidéos réelles qui ponctuent chaque scène prolongent l’enfermement de ce couple, prisonnier d'un manque de mots, d’une absence de sens.

OccidentParler, ce n’est plus communiquer, mais vouloir blesser, chercher la faille qui réduira l’autre au silence. Il hurle, mais elle ne se tait pas. Elle rend coup pour coup, provocation pour provocation. Ce n’est pas une femme brisée, victime expiatoire d’une violence qu’elle ne peut que subir. Elle, elle se fait bourreau, ne tremble pas, ne renonce jamais, jouant jusqu’au bout son existence à travers chaque mot, chaque geste. Les larmes, c’était avant, sans doute. Ne reste que la colère, la force d’une présence irréductible, qui dit non. Non je ne suis pas une pute, non tu n’es pas le facho qui descend lentement dans l’enfer d'un racisme ordinaire. Car il est faible et lâche, il a si peur, cet homme, il se laisse vite happer par les discours de haine envers l’autre, le Yougoslave ou l’Arabe, l’étranger.

OccidentIl n’y aura pas de salut, de rédemption possible. Le combat est perdu d’avance. L’amour est mort ! Laurent Domingos a choisi de mettre en scène le texte de Rémi De Vos sans faire de concession. La réalité se donne telle qu’elle se vit, crue et cruelle, dans une brutalité insolente. Rien de tragique pourtant. Plutôt un humour féroce, qui bouscule le spectateur avec une inconvenance jubilatoire. L’amour est mort, certes, mais le théâtre est bien vivant.

 

Lien vers la galerie photo :   Occident De Rémi De Vos Occident

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